Le Playboy

CHRONIQUE / (Mercredi dernier...)
«Denis.
- Oui Manon ?
- Hugh Hefner est décédé. La nouvelle vient de sortir.
- Ah. C'est triste. Mais il n'était plus jeune, le playboy. Quel âge avait-il ?
-91 ans, dit-on.
- Eh bien. Il aura mené une longue vie intéressante, c'est le moins qu'on puisse dire. Et certains diront qu'il passe aujourd'hui d'un paradis à un autre.
- Idiot. Regardais-tu ça, toi ?
- Quoi ça ?
- La revue Playboy.
- Jamais.
- Deniiiis...
- Bof. Il m'est arrivé d'y jeter un coup d'oeil dans mon adolescence. Mais pour les entrevues de fond, surtout.
- Oui, bien sûr. Les entrevues de fond. Tu ne regardais surtout pas les photos.
- Surtout pas. Il aurait ensuite fallu que j'aille me confesser. Et je ne pouvais m'imaginer agenouillé dans le confessionnal en train de raconter au curé Baribeau, caché derrière le grillage, que j'ai osé regarder des photos de Candy Loving. J'aurais sûrement eu 350 'Je vous salue Marie' et 400 'Notre Père' à réciter.
- Candy qui !?
- Heu... Candy Loving. Elle était une playmate vers la fin des années 1970.
- Et tu te souviens de son nom !?
- Comment peux-tu oublier un nom comme Candy Loving !?
- Et elle était belle, cette Candy Loving ?
- Disons que c'était le 'Candy Crush' de l'époque. 
- Donc tu l'achetais, le Playboy, si je comprends bien ?
- Jamais. Honnêtement Manon, jamais. Par contre, j'avais des amis qui l'achetaient. Et c'était innocent, tu sais bien. On était jeunes et cons. Et si on compare à ce que les jeunes peuvent voir aujourd'hui sur le web... ouf. Même Candy en rougirait. Et sais-tu Manon, maintenant que j'y pense, oui, j'ai déjà été abonné à la revue Playboy. J'avais 18 ans.
- Ah bon.
- Mais je ne l'ai jamais vue.
- Mais de quoi parles-tu ?
- Quand j'ai eu 18 ans, un ami m'a offert en cadeau un abonnement d'un an à Playboy. Mais le magazine disparaissait en cours de livraison.
- Des voleurs ?
- Non, mon père.
- Quoi !?
- Vois-tu, nous habitions un édifice à logements à Ottawa. Un édifice de 27 étages. Et les boîtes postales se trouvaient au rez-de-chaussée. Tu sais, ces petites cases avec une minuscule fenêtre par laquelle tu peux voir si t'as reçu de la poste ce jour-là ?
- Oui.
- Alors de temps à autre, j'allais jeter un coup d'oeil à travers cette petite fenêtre pour voir si le Playboy était arrivé.
- Et il n'arrivait jamais ?
- Oui, oui. Une fois par mois, il était là. Roulé dans la boîte à lettres. Je pouvais clairement le voir par la petite fenêtre. Le problème, c'est que seul mon père avait la clé pour cette boîte postale. Alors quand je voyais que le Playboy était arrivé, j'attendais que mon père rentre du travail et qu'il le monte à l'appartement. Mais il rentrait chaque fois les mains vides ou avec le reste de la poste, comme si de rien n'était.
- Sans ton Playboy ?
- Sans Playboy.
- Mais qu'en faisait-il ?
- Il le jetait simplement aux poubelles, j'imagine. Ou le donnait-il au concierge ? Je ne sais pas. Mais il n'était pas question que cette revue cochonne, comme mon père l'appelait, entre dans une maison dans laquelle pratiquement chaque pièce était décorée d'un crucifix.
- Mais pourquoi ne lui as-tu jamais demandé de te le remettre ?
- Oui Manon. Bonne idée. 'Papa, pourrais-tu cesser de jeter ma revue cochonne aux poubelles, s'il te plaît. C'est un cadeau de fête et j'ai des entrevues de fond à lire'.
- Ton père était sage, Denis. Mais t'es-tu déjà réabonné ?
- Non. Bien sûr que non. J'ai grandi, j'ai vieilli. J'ai compris que ces revues encourageaient jusqu'à un certain point l'exploitation sexuelle. Et de toute façon... (soupir)... Candy m'avait oublié.
- Idiot. »