On demandait 6 $ pour le céleri, Manon. Six dollars ! Imagine ! Il n’est pas question que j’achète un pied de céleri à ce prix-là. Je suis peut-être Séraphin, mais je ne suis pas fou.

Le céleri de la discorde

CHRONIQUE / «Tu vas à l’épicerie, Denis ?

—Oui, bientôt.

—Arrêtes-tu à la boucherie Dumouchel ?

—Aussi. Pourquoi demandes-tu, Manon ?

—Pourrais-tu acheter deux céleris et un piment vert à l’épicerie, c’est tout ce qu’il me manque pour préparer une sauce à spaghetti pour souper. Et ça me prend du «Crémeuuh» chez Dumouchel, il ne m’en reste plus.

—Pourquoi deux céleris. Un seul serait assez, non ?

—Un céleri pour la sauce. Un céleri pour mon Crémeuuh.

(Le «Crémeuuh» est l’équivalent du Cheez Whiz, ce produit à base de cheddar fondu à tartiner de Kraft. Le Crémeuuh est pour sa part fabriqué par la Fromagerie St-Albert, dans l’Est ontarien, et il a fait son apparition sur les tablettes l’an dernier. La première fois que je m’en suis procuré, il y a quelques mois, la caissière à la boucherie m’a dit que ce produit goûtait comme - et je cite -: «Des curds sur une toast». Traduction libre: il goûte comme des crottes de fromage sur une rôtie. Je m’en suis quand même procuré… Et depuis, Manon vit une histoire d’amour avec ce produit au nom rigolo qu’elle tartine sur des branches de céleri).

—Pas de problème, Manon. J’ajoute ça à la liste.

—Crémeuuuu…rci.

—Misère…»

(De retour de l’épicerie).

«Tu peux déposer les sacs ici dans la cuisine, Denis, je m’en occupe.

—D’accord.

—Mais… où est-il ?

—Ton Crémeuuh est dans l’autre sac.

—Non. Où est le céleri ?

—Je n’en ai pas acheté. Trop cher.

—(Soupir). Séraphin sort de ce corps.

—On demandait 6 $ pour le céleri, Manon. Six dollars ! Imagine ! Il n’est pas question que j’achète un pied de céleri à ce prix-là. Je suis peut-être Séraphin, mais je ne suis pas fou.

—Six dollars ? Vraiment ?

—C’est complètement ridicule. Je me suis même arrêté à une autre épicerie, mais celle-là demandait 7 $ pour son céleri !

—Mais pourquoi est-il si cher ?

—J’ai lu que c’est à cause des températures froides et des pluies abondantes que la Californie a eues au cours des derniers mois. Et aussi parce qu’un gars de Los Angeles qui s’est autoproclamé un gourou du bien-être et qui est suivi par près de 2 millions d’abonnés sur Instagram ne cesse de vanter les mérites du jus de céleri.

—Du jus de céleri ? Mais tout le monde boit du jus de tomates et la tomate ne se vend pas à 6 $ l’unité.

—C’est du n’importe quoi, Manon. C’est une autre façon de «fourrer» le consommateur. Ils haussent le prix du céleri à 6 $ ou 7 $. Ils savent que les gens vont finir par le boycotter et s’en passer. Alors ils baisseront le prix à 4 ou 5 $, et les gens vont se garrocher dessus. Mais pas plus tard qu’il y a six mois, ce même pied de céleri se vendait 2 ou 3 $. Mais je te parie qu’il ne reviendra jamais à ce prix-là parce que les gens l’achèteront en masse à 4 ou 5 $ en se disant qu’ils épargnent de l’argent.

—Coudonc toi, t’as fait des études en marketing ou en agroéconomie ?

—Non. Mais je vais régulièrement à l’épicerie et je vois ce qui se passe.

—Ah bon. Et… ? Que se passe-t-il ?

—En ce moment, ils nous passent un sapin.

—Et sur quoi vais-je tartiner mon Crémeuuh maintenant ?

—Essaie sur une toast. Il paraît que ça goûte la curd.»