Denis Gratton
Amanda Simard
Amanda Simard

Le «cash» avant la langue

CHRONIQUe / La guéguerre se poursuit dans l’Est ontarien entre les maires de l’endroit et la députée Amanda Simard. Une guéguerre qui, semble-t-il, ne prendra pas fin de sitôt.

Au printemps 2019, durant les inondations, les maires des Comtés unis de Prescott et Russell ont critiqué l’absence sur le terrain de la députée conservatrice devenue libérale. On ne la voyait nulle part, déploraient-ils.

Mme Simard s’est défendue en disant qu’elle avait bel et bien été sur le terrain, mais sans en faire un spectacle médiatique. Elle n’a probablement pas convaincu les maires, mais tout le monde semblait être passé à autre chose.

Mais voilà que la chicane semble repartie de plus belle dans Glengarry-Prescott-Russell, la circonscription de Mme Simard. Cette fois-ci, c’est le maire d’Alfred et Plantagenet, Stéphane Sarrazin, qui a reproché à la députée d’être ni vue ni connue dans son comté depuis le début de la pandémie.

«Il n’y a personne de satisfait, a-t-il déclaré à notre journaliste Ani-Rose Deschatelets, mercredi dernier. Elle ne nous supporte pas et elle n’est pas là», a ajouté le maire de la «capitale de la patate frites» et du royaume des bines.

Le lendemain matin, Amanda Simard lui clouait le bec en rendant public un courriel qu’elle lui a fait parvenir au début de la pandémie et par lequel elle lui offrait son aide en cas de besoin. Le maire Sarrazin lui a alors répondu par courriel qu’il n’avait pas besoin d’elle pour l’instant, mais qu’il la contacterait le cas échéant.

A-t-il communiqué avec la députée dans les jours, les semaines et les mois qui ont suivi ? Non. Pas une seule fois. Mais il a tout de même déploré publiquement l’absence de Mme Simard dans son coin. Cherchez l’erreur…

Cette nouvelle guéguerre a peut-être levé le voile sur la vraie raison pour laquelle certains maires de l’Est ontarien s’en prennent régulièrement à la députée Simard. Le chat serait - enfin - sorti du sac.

Voici ce que le maire Sarrazin a déclaré à notre journaliste lorsque mis au fait que la députée Simard avait conservé l’échange de courriels entre elle et lui:

«Ça va au-delà de l’aide de la COVID-19, s’est-il défendu. On a plusieurs dossiers dans Prescott-Russell qu’on aimerait faire avancer depuis longtemps. Entendons-nous comme il faut. Elle faisait partie du parti conservateur qui était au pouvoir. Tu lâches ça pour te retrouver au parti libéral. Et c’est bien correct, je n’ai rien contre ça. Mais elle n’est pas en très bonne relation avec le parti au pouvoir. On n’a rien à bénéficier d’elle présentement. Nous, en tant que municipalités, on l’a élue pour représenter les citoyens et elle a été élue en tant que députée conservatrice. Elle était avec l’équipe au pouvoir. C’était une bonne opportunité de se faire représenter qu’on a plus.»

La veille, le maire Sarrazin en avait ajouté une couche en disant ceci:

«On sent qu’on a perdu quatre ans de représentation à Queen’s Park. Je ne veux pas parler pour tous les maires (des Comtés unis de Prescott et Russell), mais on en discute souvent et c’est la même opinion qui ressort.»

*****

Cette guéguerre n’a donc rien à voir avec la présence ou non de la députée Simard sur le terrain durant les inondations de 2019 et/ou la pandémie. Les maires lui en veulent plutôt d’avoir claqué la porte du parti conservateur pour éventuellement passer aux libéraux.

Donc si je comprends bien, ces maires auraient préféré que Mme Simard demeure chez les conservateurs plutôt que de quitter ce parti, en novembre 2018, lorsque celui-ci a aboli l’indépendance du Commissariat aux services en français et remis aux calendes grecques la mise sur pied de l’Université de l’Ontario français ? (Une université qui n’aurait jamais vu le jour n’eût été l’intervention du fédéral dans ce dossier).

Les maires des Comtés unis de Prescott-Russell auraient-ils préféré que la députée Simard se la ferme en décembre 2018, elle qui représente à Queen’s Park les citoyens de la SEULE circonscription de l’Ontario majoritairement francophone ?

C’est ce qu’ils semblent dire. C’est ce que j’en conclus. C’est ce que le maire Sarrazin a déclaré. «On a rien à bénéficier d’elle présentement, a-t-il dit. On a perdu quatre ans à Queen’s Park».

Amanda Simard a quitté le parti de Doug Ford par conviction, par principe, par amour et respect pour sa langue, sa culture, ses racines et ses ancêtres. Elle devait choisir entre tourner le dos aux Franco-Ontariens ou se battre à leurs côtés. Elle a choisi de lutter. Quitte à mettre en péril sa carrière politique.

Mais les maires, eux, auraient préféré qu’elle reste chez les conservateurs afin qu’elle puisse les aider à obtenir le financement provincial pour le pavage d’un bout d’une route, l’agrandissement d’un aréna, la construction d’un centre communautaire ou Dieu sait quoi.

Le «cash» avant la langue. Les subventions avant les principes. Le «chacun pour soi» avant le «nous sommes, nous serons».

Une députée à genoux à Queen’s Park avant une députée debout devant les siens.