Hélène Lalonde a juste hâte que ce cauchemar prenne fin. Hâte de retrouver son mari. Et de rentrer à la maison avec lui.

La vieille maison

CHRONIQUE / C'était leur première maison. C'est là, dans leur nouveau nid de la rue Blais à Gatineau, tout près de la rivière, qu'ils allaient vieillir ensemble.
C'était l'été 1965. Il y a 52 ans de ça. Et ils y sont toujours. Cinq enfants, dix petits-enfants et quatre arrière-petits-enfants plus tard, ils y sont toujours.
Mais ne parlez pas à Hélène Lalonde du «grand nettoyage» qui s'est amorcé en fin de semaine dans certains quartiers inondés de Gatineau. Pour cette dame de 77 ans, ce grand nettoyage attendra puisque sa maison de la rue Blais n'est même pas encore accessible. La rivière s'en est emparée il y a 10 jours, et elle s'y est effrontément installée.
«On ne voulait pas partir, mon et mari et moi, raconte Mme Lalonde. On n'avait pas abandonné notre maison lors des inondations de 1974, et on n'allait pas l'abandonner cette fois-ci non plus. Mais c'était moins pire cette année-là. Ce n'était pas comme ça en 1974. On n'avait pas coupé l'électricité cette année-là. Mais là, ils l'ont coupée sans même nous en parler. Et quand ma fille et mon gendre sont venus nous chercher pour nous dire qu'on devait absolument sortir parce que l'eau montait à vue d'oeil, on n'a pas eu le choix, mon mari et moi.»
Mme Lalonde habite depuis chez sa fille, à Cantley. Son mari, qui est âgé de 85 ans, a été hospitalisé il y a quelques jours. «C'est son coeur, souffle la dame. C'est le stress. C'est trop pour lui tout ça. C'est juste trop. Son coeur est brisé.
«Il a travaillé fort toute sa vie pour payer cette maison-là et prendre soin de sa famille, dit-elle. Moi, j'ai été bénévole pendant 26 ans à la Saint-Vincent-de-Paul. Mais juste 20 heures par semaine. Parce que le reste du temps, je prenais soin de mes cinq enfants. Mais mon mari a travaillé comme garde de sécurité, puis au Shopper City et dans d'autres groceries. Il a travaillé très fort toute sa vie, cet homme-là. De la grosse ouvrage.
«Et il était bon cook à part ça. À Noël, c'est lui qui faisait la dinde, la tourtière, la farce pour la dinde, des tartes et le reste. Et avec les enfants, les petits-enfants et les arrière-petits-enfants, je vous dis que ça brassait dans cette maison-là», ajoute-t-elle les yeux inondés de larmes et la tête pleine de doux souvenirs.
Mme Lalonde et son gendre sont retournés jeter un coup d'oeil sur la maison de la rue Blais, lundi matin. La rivière l'avait peut-être enfin quittée, espérait la dame. Mais non. 
Avant de rentrer à Cantley, elle s'est arrêtée au Centre de services aux réfugiés de la Croix-Rouge. «Je suis venue chercher un bon d'achat pour faire un peu de grocerie, dit-elle. C'est bien beau de rester chez nos enfants, mais il faut se nourrir. Et la nourriture coûte si cher ! Je ne veux pas imposer ça à ma fille et mon gendre. Je sais qu'ils le font de bon coeur, et je ne manque de rien. Mais les deux travaillent et je veux faire ma part. Donc je suis venue ici. Pas le choix. Parfois dans la vie, il faut mettre son orgueil de côté.» 
Mme Lalonde se dit un peu dépassée par tout ce qui l'attend une fois que la rivière aura repris son lit et qu'elle pourra - peut-être - récupérer sa maison.
«Qui va venir nettoyer et faire toutes ces choses-là ?, se demande-t-elle. Deux de mes fils habitent près de chez nous, mais eux aussi ont été inondés. Moi, j'ai envoyé tous les papiers qu'on m'a dit d'envoyer. Mais je ne sais pas ce que ça va donner. Je sais que l'assureur ne paiera pas. Alors qui paiera pour le nettoyage et tout ça ? Je ne sais pas. À notre âge, on n'est pas habitué à ces choses-là. C'est plus difficile pour nous. J'imagine qu'il faut prendre ça une journée à la fois. On n'a pas le choix.»
Hélène Lalonde a juste hâte que ce cauchemar prenne fin. Hâte de retrouver son mari. Et de rentrer à la maison avec lui.