La salle de quilles du Centre francophone de Vanier est issue d’une autre époque.

La fin d’une époque

CHRONIQUE / Pour la grande majorité des gens, ce n’est qu’une salle de quilles. Une vieille salle de quilles démodée qui a connu de plus belles années. Et un jeu qui, aujourd’hui, se joue plus souvent sur une console Wii de Nintendo dans le confort de son salon, pantoufles de laine aux pieds, que dans une bruyante salle, chaussures de Patof louées aux pieds.

Mais pour d’autres, cette vieille salle de quilles est un point de rassemblement, une sortie amusante, une trêve de la routine, et un lieu où le temps s’arrête un moment entre deux réserves et un abat.

Et pour d’autres encore — et j’en suis un — cette salle de quilles qui a ouvert ses portes en 1945 dans le sous-sol du Centre francophone de Vanier est un doux souvenir d’enfance. Un repère.

Chaque dimanche, après la messe, mon père remettait un peu d’argent à mon frère Michel pour que celui-ci emmène ses quatre frères cadets jouer deux parties de quilles. Et mon père ajoutait un dollar ou deux pour que chacun de nous ait droit à une friandise une fois les parties complétées. Je choisissais toujours le rouleau de morceaux de chocolat au caramel Rolo. À ce jour, chaque fois que j’aperçois un tube de Rolo sur la tablette d’un dépanneur ou d’un Dollarama, ces dimanches de mon enfance passés avec mes frères me reviennent en tête. Un doux souvenir, disais-je.

À l’époque — on parle dans les années 1960 — ce centre s’appelait le Centre récréatif de Vanier. Pourquoi l’aurait-on appelé le Centre francophone alors que 98 % de la population de cette ancienne ville avait le français comme langue maternelle ? Il allait de soi que le français soit la langue parlée entre les quatre murs de l’endroit.

Mais les temps ont changé, les francophones sont devenus une minorité sur le territoire de Vanier et, avant qu’on oublie nos racines et que tous nos repères disparaissent, on a rebaptisé cet édifice : le Centre francophone de Vanier (CFV).

L’endroit a bien changé depuis. Mais sa salle de quilles de dix allées a survécu aux années.

Ses jours sont toutefois comptés…

Justement, parce qu’elle survivait. Sauf qu’avec les déficits qui s’accumulent année après année, le CFV n’a plus d’autre choix que de « tirer la plug » sur sa salle de quilles. Sa fermeture se fera le 30 juin prochain.

« Malgré les revenus de cette salle et une subvention annuelle de 40 000 $ du «Friends Bingo Hall» pour assurer son fonctionnement, on accuse tout de même un déficit chaque année, a dit le président du conseil d’administration du CFV, Michel Gervais. On ne peut continuer comme ça, c’est impossible. Et c’est dommage. »

C’est dommage, en effet. Dommage pour les ligues de quilleurs qui y tenaient leurs compétitions hebdomadaires.

Dommage pour les élèves ayant des besoins spéciaux des écoles de la région de Vanier qui profitaient des lieux quelques fois par année. Dommage pour la ligue de personnes handicapées. Dommage pour la ligue de gens non voyants.

Dommage pour certains patients en santé mentale de l’Hôpital Montfort qui s’y rendent tous les jeudis matins.

Dommage pour un paquet de monde. Et dommage pour les Vaniérois d’une autre génération qui voient un autre repère disparaître.

Des gens se sont regroupés pour sauver cette salle de quilles, dit-on, et on parle aussi d’une pétition qui devrait circuler bientôt. On ne peut que leur souhaiter bonne chance. Et je signerai avec plaisir cette pétition.

Mais à moins qu’un mécène se manifeste soudainement ou que le ciel s’ouvre pour y laisser tomber de l’argent, le CFV devra — à contrecœur — tracer un « X » sur cette salle d’une autre époque qui renferme tant de souvenirs pour tant de gens.