Brigitte Lord aide les sans-abri d’Ottawa.

«Ils sont humains»

CHRONIQUE / Le jour, Brigitte Lord est designer web au gouvernement fédéral. Le soir, elle descend dans la rue, hiver comme été, pour aider ses « amis », les sans-abri d’Ottawa.

Elle les connaît par leur prénom. Elle leur apporte de la nourriture, des vêtements, des produits hygiéniques et elle leur donne un peu de son temps. Elle ne leur offre jamais de l’argent. Mais la chaleur humaine qu’elle leur procure est inestimable.

« Je le fais parce que ça me remplit le cœur, dit-elle. Et ça me fait parfois penser à ma sœur. »

Brigitte Lord — née Boulay — a grandi à Hull dans une famille de six enfants. « Quatre gars, dit-elle, deux filles, une mère à la maison et un père alcoolique. »

Elle, sa mère et le reste de la marmaille sont déménagées à Carleton Place, à l’ouest d’Ottawa, quelques années après la séparation de ses parents. Elle était alors âgée de 11 ans, la plus jeune de la famille.

« Mais ma sœur, Anne, qui est de huit ans mon aînée, avait déjà fugué, se souvient-elle. Elle a quitté la maison à l’âge de 13 ans. Nous habitions Hull à l’époque. Ma sœur est tombée dans la boisson, les drogues dures et la prostitution. Elle était danseuse. Et quand sa beauté et sa jeunesse l’ont quittée, elle ne pouvait plus danser nulle part. Puis elle s’est retrouvée dans la rue. Elle a été sans-abri pendant plusieurs années. Je me souviens que je recevais parfois des appels la nuit de gens que je ne connaissais même pas et qui me disaient d’aller chercher ma sœur qui dormait dans un conteneur à déchets derrière une taverne ou un bar. J’allais la chercher, je l’emmenais coucher chez moi et, le lendemain matin, elle était déjà partie.

«Ce n’est que beaucoup plus tard dans la vie que j’ai demandé à ma sœur pourquoi elle avait quitté la maison. Et elle m’a répondu : ‘Parce que je ne me sentais pas aimée. Quand t’es venue au monde, Brigitte, il n’y avait plus de place pour moi.’

« Ma mère, qui a 80 ans aujourd’hui, ne savait pas non plus comment ma sœur se sentait. Elle n’en avait aucune idée. Jamais personne n’avait posé la question ‘pourquoi ?’ à ma sœur. On lui disait simplement d’arrêter de faire ça. Je l’ai fait aussi. Je lui ai trouvé un appartement à deux reprises. Je lui acheté des provisions en lui disant qu’elle allait maintenant être bien. Mais jamais je ne lui avais demandé : ‘qu’as-tu vraiment besoin, Anne ?’ C’est une grande leçon que j’ai apprise. »

Brigitte Lord, 49 ans, a publié le mois dernier un recueil de témoignages des sans-abri d’Ottawa. Son livre intitulé « We Live In the Shadows » est cru, droit au but, parfois touchant, souvent bouleversant.

« Mais pour écrire ce livre, dit-elle, je devais d’abord savoir ce dont je parlais. Alors j’ai fait l’expérience, je suis allée mendier dans le marché By pendant quatre heures. Juste quatre heures. Et j’ai été déprimée pendant deux jours. Je n’ai pas demandé un sou noir à personne. J’étais simplement assise sur le trottoir avec un bol devant moi. Et j’ai vite remarqué que la grande majorité des gens faisait n’importe quoi pour ne pas me regarder. Personne ne m’a parlé durant ces quatre heures et on traversait la rue pour ne pas me voir.

« Je comprends les gens d’avoir parfois un peu peur, poursuit-elle. Et je comprends qu’on ne peut pas donner de l’argent à tous les sans-abri qu’on croise. Mais de leur lancer un ‘bonjour’, un sourire, et de leur offrir un peu de chaleur humaine peut parfois leur faire le plus grand bien. Et on ne devrait pas les juger. J’ai vu dans la rue un avocat, un ingénieur, une infirmière. Des gens qui se sont retrouvés là après une dépression nerveuse, ou à cause d’une dépendance à la drogue ou à l’alcool, ou après avoir été chassés de la maison quand ils ont dit à leurs parents qu’ils étaient gais. Chacun a sa triste histoire. Et en l’espace d’un moment, leur vie a complètement changé. Et ils se sont retrouvés dans la rue bien malgré eux.

« Ils sont le frère de quelqu’un. La fille de quelqu’un. Ils sont ma sœur. Ils sont humains. Et ce n’est pas nécessaire de leur donner de l’argent. Il faudrait juste les traiter comme des humains.»