Une pétition circule présentement pour faire disparaître les refuges du marché By.

Du pur «pas dans ma cour»

CHRONIQUE / Je ne sais trop quoi penser de cette pétition qui circule dans le marché By.

Elle a été lancée par le propriétaire de l’entreprise J.P. Monuments, Patrick O’Shaughnessy, un homme d’affaires qui œuvre dans le marché By depuis plus de 30 ans. Et par sa pétition, ce dernier exige rien de moins que le déménagement des trois refuges pour sans-abri qui se trouvent dans le marché, soit La Mission d’Ottawa, les Bergers de l’Espoir et, bien entendu, l’Armée du Salut.

(J’en conclus toutefois que ce M. O’Shaughnessy ne doit pas lire les nouvelles très souvent. Si oui, il saurait sûrement que l’Armée du Salut planifie un déménagement dans le secteur Vanier).

Dans une longue lettre qu’on retrouve sur le site internet « Save the Market », cet homme d’affaires déplore le fait que ces trois centres de refuge se retrouvent tous dans un rayon d’un kilomètre carré, et il va même jusqu’à qualifier la présence de ces refuges et de leurs clients de cancer terminal pour le marché By.

Et il ne s’arrête pas là. Il affirme que les « soi-disant clients » des Bergers de l’Espoir « détruisent, volent, vandalisent, se prostituent, mendient, défèquent et flânent sur les propriétés privées et coûtent plus de 15 000 $ par mois à chacun des commerçants du marché By.

Et il ajoute : «Le marché By a enduré ces refuges pendant des décennies et il est grand temps qu’ils quittent».

Il n’y va pas de main morte, quoi. Et sa pétition a déjà recueilli près de 3 000 signatures.

Mais cela dit, M. O’Shaughnessy, on les envoie où, ces sans-abri ? Connaissez-vous un lieu magique où ces gens seraient accueillis à bras ouverts ?

Moi, non. Même les gens de Vanier, qui comptent une multitude d’organismes de bienfaisance et d’entraide sur leur territoire et qui ont toujours fait preuve de générosité et d’empathie, ne veulent rien entendre de l’arrivée dans leur cour du méga-refuge de 350 lits de l’Armée du Salut. Et avec raison, leur cour est pleine. Archi-pleine.

Et ce qui me dépasse dans tout ça, c’est le fait que ces commerçants comme ce Patrick O’Shaughnessy s’établissent dans le marché By en toute connaissance de cause, c’est-à-dire en sachant que ces refuges s’y trouvent déjà, puis qu’ils demandent ensuite qu’on chasse ces mêmes refuges. Le beurre et l’argent du beurre, quoi.

Je travaille dans le marché By depuis près de 27 ans. Je vois et je côtoie quotidiennement les sans-abri et les itinérants du coin. Eh oui, certains d’entre eux peuvent parfois être dérangeants. Pas menaçants, mais dérangeants. Mais de là à les qualifier de «cancer» et de les accuser de tous les maux de la Terre, il y a une maudite limite.

En fait, ce que M. O’Shaughnessy fait, c’est du «pas dans ma cour» à l’état pur. Débarrassez-moi de ces refuges, chassez les sans-abri loin d’ici, et laissez-moi faire de l’argent et vivre en toute quiétude. Et je m’en fiche où vous les chassez, pourvu que je n’aie plus à les voir, les entendre, les endurer et les sentir. Prenez mon problème, bref, et refilez-le aux autres.

Comme conscience sociale, on repassera...

Certains diront que c’est exactement ce que font les gens de Vanier et le mouvement populaire S.O.S. Vanier qui luttent contre la construction du méga-refuge de l’Armée du Salut sur le chemin de Montréal. Mais ce n’est pas le cas.

Les Vaniérois n’ont jamais demandé le départ ou le déménagement des trois centres de traitement de la toxicomanie Maison Fraternité, de la maison Chez Mère Bruyère, de la Maison Marie-Louise, du Centre de soins de santé autochtone Wabano, de la banque alimentaire Partage Vanier, de la clinique de santé mentale Le Centre psychosocial et de tous les autres organismes d’entraide qui se trouvent sur leur territoire.

Bien au contraire, ils les ont accueillis avec empathie, bienveillance et compassion.

Ce que les gens de Vanier demandent, c’est qu’on ne détruise pas leur chez-soi, aussi imparfait soit-il, pour soulager les Patrick O’Shaughnessy de ce monde.