La tornade a chassé Carmen et Bertrand Girard de leur nid pendant 11 jours. Leur vie n’a plus jamais été la même.

«Ce ne sera plus jamais comme avant»

CHRONIQUE / Carmen et Bertrand Girard habitent un petit logement au rez-de-chaussée de la Place Radisson du secteur Mont-Bleu depuis 23 ans. Un mini-studio dit-on pour qualifier leur appartement.

Pas très grand comme espace, pas du tout, mais ce couple de septuagénaires l’avait transformé en un petit nid douillet où ils étaient heureux avec leur « bébé », leur chienne nommée Maggie. Une clôture blanche qu’ils avaient érigée autour de leur patio leur donnait un peu d’intimité. Ils avaient décoré l’endroit à leur goût, avec une statue de la Sainte-Vierge pour les protéger et pour prier leur fille unique Lynda, tuée à l’âge de 17 ans par un conducteur ivre au volant. Leur remise tout près du patio permettait à M. Girard d’y ranger son quadriporteur, son moyen de transport, lui a qui a été affaibli par le cancer de la gorge et par la maladie osseuse de Paget. C’était leur chez-eux. Leur place. Leur nid. Ils n’en demandaient pas plus. Ils étaient bien.

Puis le vendredi 21 septembre 2018 en fin d’après-midi, en l’espace de quelques secondes, leur nid s’est littéralement envolé, emporté par une tornade. Sans famille dans la région pour les héberger, M. et Mme Girard ont couché ce soir-là au Cégep de l’Outaouais transformé en centre pour sinistrés. Leurs deux lits d’armée installés côte à côte dans une cage d’escalier de ciment, ils y ont passé deux nuits avec Maggie.

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Ils ont été chassés de leur nid de la Place Radisson pendant 11 jours. Onze longues journées durant lesquelles ils ont été transportés d’hôtel en hôtel.

« On a quitté le Cégep le dimanche soir, raconte Mme Girard. Ils (la Croix-Rouge) nous ont emmenés au Centre Père-Arthur-Guertin (le centre pour sinistrés), et de là, ils nous ont envoyés passer la nuit au Hilton Lac-Leamy. Que c’était beau et luxueux comme hôtel ! On n’aurait jamais pu se permettre ça. On a passé deux nuits au Hilton. Ils nous ont ensuite emmenés à l’hôtel Best Western de la rue Laurier où on est restés deux ou trois nuits. Puis, on a couché à l’Auberge Montebello pendant trois autres nuits. Tous ces endroits acceptaient Maggie. »

« La Croix-Rouge nous payait le taxi, poursuit-elle. Ils venaient nous chercher à notre hôtel vers 9 h le matin. Ils nous emmenaient au Centre Père-Arthur-Guertin où on mangeait et où on passait la journée avec les autres sinistrés. Puis vers 22 h, ils nous disaient à quel hôtel nous allions passer la nuit. Et ça recommençait le lendemain. On s’est fait promener comme ça pendant 11 jours. C’était long par moments. J’étais tellement fatiguée de tout “charrier” nos affaires. Bertrand était en fauteuil roulant, il n’avait pas son quadriporteur. Mais savez-vous, pendant tout ce temps-là, les bénévoles de la Croix-Rouge se sont tellement bien occupés de nous que c’était comme si tout était normal, comme si le temps s’était arrêté. C’est difficile à expliquer. Mais je les remercie du fond du cœur et nous ne les oublierons jamais, Bertrand et moi. »

« C’est quand nous sommes revenus à la maison qu’on a eu le choc et que la réalité nous a rattrapés. Un choc énorme », laisse tomber la dame de 71 ans en secouant la tête.

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Des débris et de la vitre jonchaient toujours le sol devant leur logement. Une voiture renversée occupait leur place de stationnement, devant leur nid. Deux énormes tas de sable se trouvaient là où, onze jours plus tôt, se trouvaient la clôture blanche et la remise. Le reste de leurs biens laissés sur leur patio avaient été volés. Il ne restait plus que la statue de la Sainte-Vierge qui – miraculeusement, diront certains - avait résisté à la tornade et n’avait pas bougé d’un millimètre.

« Et un gros sac vide accroché à la porte du frigo nous attendait, reprend Mme Girard. Il fallait tout vider notre frigo. Vous imaginez ce que ça avait l’air là-dedans après 11 jours sans électricité ? demande-t-elle en grimaçant. J’étais complètement démoralisée en regardant notre logement. Bertrand aussi. Ce n’était plus comme avant. Et ce ne sera plus jamais comme avant. »

« On ne savait plus par où commencer, dit M. Girard, 77 ans. Et nous étions seuls ». « Seuls au monde, enchaîne son épouse des 54 dernières années. Plus personne pour nous aider, il fallait se débrouiller. Je regardais par la fenêtre et je voyais les autres blocs éventrés et sans toit. Je pensais aux pauvres gens qui habitaient là avec leurs enfants. C’était horrible. On se serait cru en temps de guerre. C’était un cauchemar. »

Carmen et Bertrand Girard reprennent lentement et tranquillement le dessus et tentent tant bien que mal de reconstruire ce nid qu’ils aimaient tant. Mais comme dit Mme Girard, « ce ne sera plus jamais comme avant ».

« Je n’ai jamais été malade, affirme-t-elle. Mais depuis la tornade, j’ai pneumonie par-dessus pneumonie et je dois réduire mes heures de travail au Wal-Mart. Je dois être opérée au pied la semaine prochaine. Et on a découvert récemment que j’ai un petit problème au cœur. Tout ça depuis la tornade. C’est le stress, je crois.

— Et aujourd’hui, Mme Girard, lorsque le ciel se couvre et que le temps semble orageux…

— On a peur. Beaucoup. Bertrand sort tout de suite surveiller le ciel. Tout le monde ici a peur maintenant. Très peur. »