Le monde selon Goudreault

Les trolls de la forêt web

« Quel cronique de marde! » - Christian F., troll

Internet est un champ de bataille. D’ailleurs, cet outil révolutionnaire a été développé et utilisé par les forces militaires avant d’être accessible au commun des mortels. Pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur étant la possibilité de se connecter aux quatre coins du monde, de s’informer et de communiquer à une vitesse étonnante. Le pire étant le réseautage des pédophiles, la désinformation massive, la fraude sans frontières et la diffusion de la haine à grande échelle, entre autres choses.

Au cœur de ce champ de bataille, parmi tous les phénomènes ayant émergé dans la forêt web, une certaine faune me fascine : les trolls. La métaphore en dit long sur ces internautes brutaux, souvent violents, toujours prompts à se battre plutôt que de débattre. Habituellement sous le couvert de l’anonymat, ces parasites cherchent le trouble et le trouvent ou le provoquent avec un talent indéniable. Pour vous y retrouver, je vous dévoile ma nomenclature des spécimens les plus communs.

Le troll élémentaire, analphabète plus ou moins fonctionnel, incapable de saisir le véritable propos d’un article ou de formuler un argumentaire digne de ce nom, se rencontre partout sur la toile. Il s’enfarge dans le titre, se fait une (mauvaise) idée en moins de deux et vous attaque de front sans plus de préliminaires. Retrouver les mots Té conne, esti de gogauche et Va don te pendre sont des indices probants de la présence d’un troll élémentaire dans votre fil d’actualité. Sa maladresse n’a d’égale que son obstination à dénigrer ses interlocuteurs. Il est plein de haine, mais plutôt amusant. L’ignorer le rend fou et le mène aux limites de l’implosion, je vous recommande cette technique de défense.

Le troll troublé, quant à lui, inquiète davantage. Parfois psychotique, parfois intoxiqué, il atteint son plein potentiel lorsqu’il combine ces deux états et se lance dans une déformation délirante de la réalité. Il interprète vos propos, vos photos, l’alignement des lettres dans votre nom et il peut même opérer un recoupement entre votre signe astrologique et son code postal pour démontrer votre culpabilité. Coupable de quoi? Peu importe, ce troll est paranoïaque et trouvera quelque chose à vous reprocher. La compassion qu’il inspire ne devrait jamais nous faire oublier sa dangerosité. Lui recommander de se faire soigner l’excite beaucoup; à éviter.

Désagréable mais inoffensif, le troll-maringouin gosse, picosse et s’obstine systématiquement. Il critique tout, tous et toutes, tout le temps. Ce fatigant existe par opposition. Moins téméraire que ses grands frères, ses attaques sont modérées, mais son indécrottable persévérance force presque l’admiration. S’opposer le nourrit, se reposer ne lui effleure jamais l’esprit. Si vous le laissez vous piquer au vif, il sucera votre temps et votre énergie. Éventuellement, votre sang aussi. À tolérer, masquer ou bloquer selon votre degré de patience.

Le ti-troll de droite et le ti-troll de gauche vont de pair, ce qu’ils nieront avec véhémence, mais quand on choisit les extrémités on finit par se rejoindre. Plus ou moins politisés, mais convaincus de l’être au plus haut point, les ti-trolls sont adeptes du « paradigme » et des « cadres d’analyse ». Émules intransigeants d’Adam Smith ou de Lénine, ces carencés de la nuance détiennent la vérité et leur vie prend tout son sens quand ils peuvent marteler leurs concepts et leurs idéologies à tout vent. Ils évoluent en cliques fermées, font beaucoup de bruit et s’entre-déchirent régulièrement. Éviter leurs pièges et maintenir une saine distance demeure la meilleure stratégie.

Le troll articulé s’avère le plus intéressant. Davantage sophistiqué que ses compères, il maîtrise la langue et l’art du déguisement. On ne le voit pas venir, on pourrait croire qu’il relève davantage du preux chevalier, du noble pourfendeur de dragon. Pourtant, il s’agit bien d’un troll. Quand on gratte le vernis, que l’on navigue entre les paragraphes où se mêlent vérités et sophismes, que l’on va jusqu’au bout de la réflexion alambiquée, perce la haine traditionnelle. Qu’elle marine dans la bile misogyne, homophobe, raciste, monarchique ou confuse, la haine demeure la même. Vous lancer dans une joute verbale avec ce troll vous épuisera ou vous contaminera. Laissez lui croire qu’il a raison et poursuivez votre chemin.

Charles Manson est décédé cette semaine, mais l’espèce n’est pas menacée. Des monstres pétris d’amertume, adeptes de la violence comme moyen d’expression, habitent toujours nos villes, fréquentent nos écoles et nous côtoient sur la toile. Les trolls ne sont pas systématiquement dangereux, mais certains peuvent le devenir. Parmi ces internautes haineux, incompris, blessés et blessants, qui sera le prochain Marc Lépine, Valery Fabrikant ou Kimveer Gill? N’oublions pas que ces meurtriers avaient exprimé leur haine aussi, avant de commettre l’irréparable. Les trolls sont souvent pathétiques, parfois drôles, mais nous devrions toujours prendre leurs menaces au sérieux. Méfiez-vous des créatures que vous croisez dans la forêt web.

Le monde selon Goudreault

Abandonner l’exemple

« Fais ce que je dis, pas ce que je fais. » — Contribuable anonyme

CHRONIQUE / Quand je demande à mes enfants de se calmer tout en m’énervant; quand j’exige de ma fille qu’elle range sa chambre alors que la mienne ressemble à une autoroute québécoise (un beau bordel en éternel chantier); quand je donne des conseils à tout le monde, mais néglige de les appliquer moi-même; quand je prône des valeurs humanistes, mais condamne sévèrement l’imbécile qui laisse tourner son moteur, la cigarette au bec devant la garderie, je donne un piètre exemple.

Je suis loin d’être parfait. Comme vous, comme tout le monde, j’essaie de reconnaître mes torts et de faire mieux. Ça ne semble pas toujours être le cas de nos élus, ces leaders éclairés, ces modèles d’engagement politique. Ni celui d’une fraction de nos gens d’affaires aux pratiques parfois douteuses, aussi légales qu’immorales. Notre jeunesse assoiffée de modèles inspirants doit commencer à se déshydrater.

À l’échelle internationale, le Canada serait, paraît-il, un modèle à suivre en matière de défense des droits humains. Pourtant, on donne un drôle d’exemple quand le gouvernement fédéral laisse tomber les droits de l’homme pour mieux négocier la vente de véhicules militaires à l’Arabie Saoudite ou la conclusion d’ententes commerciales avec la Chine. Je sais, l’économie d’abord, l’économie à tout prix, mais ne devrait-on pas rougir un peu, comme nos feuilles d’érable à l’automne, quand toutes les organisations humanitaires dénoncent les conditions de travail qui perdurent dans les mines canadiennes, en Afrique comme en Amérique du Sud? Et rougir encore quand l’ONU dénonce les conditions de vie dignes du tiers-monde dans lesquelles on maintient les communautés autochtones? Le plus meilleur pays du monde devrait parfois se regarder dans le miroir plutôt que de s’admirer le nombril.

Et que penser des nouvelles révélations des Paradise Papers? Après Bill Morneau qui a dû s’extirper d’un troublant conflit d’intérêts et confier à une fiducie sans droit de regard les actions de son entreprise, c’est au tour du responsable du financement du Parti libéral du Canada, Stephen Bronfman, et de l’ex-sénateur libéral Leo Kolber de se retrouver dans l’eau chaude avec une fiducie de plus de 60 millions de dollars américains aux îles Caïmans. Autant d’argent détourné du fisc, autant d’argent qui ne pourra servir la collectivité.

Les nouvelles révélations sur les paradis fiscaux n’ont pas fini de nous troubler. On y retrouve des milliers de Canadiens qui ont magouillé aux limites de la légalité pour planquer leur argent à l’abri de l’impôt. De grandes compagnies s’y retrouvent aussi, du Canadien de Montréal à Hydro-Québec en passant par Couche-Tard. Nos fleurons subventionnés et célébrés auraient-ils les racines pourries? Que nenni! Ils répondront probablement qu’ils font de l’évitement fiscal et non de la fuite…

« J’ai le droit, c’est légal, j’ai le droit! ». Comme le sympathique et viral Gatinois en train d’enterrer des déchets suspects pour niveler son terrain en répétant agir dans le cadre de la loi, ces politiciens et gens d’affaires joueront la carte de la légalité en guise de justification. Pour la moralité, on repassera! Séviront toujours les lobbys et les « spécialistes de la fiscalité » prêts à défendre l’indéfendable. Et remporter la mise. C’est l’état de droit et on a souvent droit à l’injustice.

On peut voir le verre à moitié plein ou à moitié vide. On peut aussi se lever et aller le remplir. Si l’actualité nous offre des modèles désolants, essayons de trouver des sources d’inspirations au-delà des individus et des compagnies aux comportements condamnables. Laissons-nous inspirer par le sens du devoir et de la justice des sonneurs d’alarmes et divulgateurs d’informations sensibles, ces héros de la justice sociale aux talons des paradis fiscaux, des élus véreux et des États voyous. Saluons la montée des politiciens qui abandonnent le financement illégal, le copinage et les pots-de-vin. Apprécions le travail des entreprises honnêtes et des gens d’affaires qui ne cachent pas leurs magots et acceptent de participer au développement de nos communautés. Et si vous trouvez qu’on manque encore de modèles, rien ne vous empêche d’en devenir un.