Dans l’espace public toute manifestation est une réussite de la démocratie, toute opinion exprimée, aussi mauvaise soit-elle, est une victoire du droit de parole.

Pour tout et pour rien

« Lorsque les peuples cessent de se plaindre, ils cessent de penser. » - Napoléon Bonaparte

CHRONIQUE / Des révoltes d’esclaves à la Révolution française en passant par les luttes des suffragettes, la prise de pouvoir des barbudos cubains ou l’autogestion des zapatistes mexicains, les mouvements sociaux qui changent le visage du monde mobilisent toujours la population avant de forcer la main aux gouvernements. Puis ils s’essoufflent et ils meurent, ou ils s’enracinent. C’était le cas sur la place Tian’anmen en 1989, sur la place Tahrir en 2011 et ce l’était encore la semaine dernière en Catalogne (pour la libération du chef indépendantiste Carles Puigdemont) et aux États-Unis (contre la prolifération des armes à feu).

Pendant que la jeunesse américaine s’opposait courageusement à la colossale industrie des guns, je manifestais à Paris dans le cadre de la grève des cheminots. En plus des employés des chemins de fer, plusieurs secteurs de la fonction publique y revendiquaient de meilleures conditions de travail et le maintien des acquis. Par filiation naturelle, j’accompagnais les profs et réclamais à pleins poumons l’égalité des chances par des investissements dans les milieux scolaires défavorisés. Aubervilliers ou Hochelaga, même combat!

User mes semelles sur les pavés parisiens me rappelait nos grandes mobilisations de 2012. Et les manifs contre la ZLÉA de 2001; mes premiers gaz lacrymogènes, doux souvenirs... Je sais, notre fameux printemps érable aura délogé les libéraux du pouvoir 18 mois seulement, à peine un sursaut au cœur de l’empire. Et je sais aussi que les manifestations contre la Zone de libre échange des Amériques n’ont jamais freiné la mondialisation des marchés, l’accroissement des inégalités sociales, ni l’instauration de l’ALÉNA. Mais on a gagné quand même.

Toutes les manifestations tendent vers l’avenir : dénoncer une injustice qui perdure, revendiquer des droits, réclamer de meilleures conditions de vie ou de travail. Chaque victoire est significative, doit être célébrée et peut inspirer les luttes à venir. L’importance du but à atteindre doit animer nos luttes, mais j’estime que la manifestation publique est une finalité en elle-même.

Que la lame de fond renverse un État, instaure davantage de justice sociale ou qu’elle ne parvienne pas à faire bouger le gouvernement d’un iota, chaque manifestation demeure essentielle. Chacune. Celles des carrés verts comme celles des carrés rouges, celles des Antifas autant que celles de la Meute. Sans discours haineux, sans agressions, sans désinformation, tout peut et tout doit se dire dans l’espace public. La ligne entre l’opinion discutable et l’appel à la violence est parfois mince, mais c’est le prix à payer pour vivre dans un État de droit.

On doit faire de la place pour toutes les idées. En privé, vous pouvez éteindre votre télé, vous pouvez fermer vos fenêtres et bloquer les indésirables de vos réseaux sociaux (coucou mes trolls!), mais dans l’espace public toute manifestation est une réussite de la démocratie, toute opinion exprimée, aussi mauvaise soit-elle, est une victoire du droit de parole.

Le changement part de la base. Le peuple contraint l’État à se moderniser quand les populations se mobilisent pour briser leur carcan, pour revendiquer des droits ou pour renverser des gouvernements illégitimes. Le mouvement émerge souvent des milieux étudiants, puis passe par la classe ouvrière, mobilise la population au passage et hop, on a un nouvel acquis à protéger. Aucun groupe isolé ne parvient à instaurer un changement social durable à lui seul.

Je présume que Macron ne serait pas trop bouleversé d’apprendre que je militais avec la fonction publique française la semaine dernière, pas plus que Couillard ne tremble à l’idée de me voir ressortir mes casseroles. Mais les citoyens prêts à exercer leur droit de manifester et de revendiquer des changements se comptent par milliers, par millions, par milliards à l’échelle de la planète. Les populations peuvent s’organiser et désorganiser l’État en très peu de temps. On a la force du nombre, et l’histoire nous apprend que l’évolution sociale passe toujours par la mobilisation, même s’il faut parfois manifester pour obtenir le droit de manifester. Le pouvoir nous appartient, on le prête aux dirigeants, et on doit parfois le leur rappeler. Sur ce, au bonheur de vous croiser sur un trottoir ou de marcher à vos côtés, au milieu de la rue.