Elyjah revient de loin, et il ira plus loin encore.

Le cancer aller-retour

CHRONIQUE / « J’ai envie de vivre, moi. » -Marie-Josée Chabot

Je suis dans le cancer jusqu’au cou, jusqu’au cœur. Il me sort du crabe par tous les médiums possibles; téléphone, courrier et courriels à profusion. Ne parlons même pas des réseaux sociaux, c’est virulent! J’ai eu l’honneur de déclamer un texte à En direct de l’univers pour Anick Lemay, généreuse actrice, chroniqueuse et résistante. Jamais je n’ai reçu autant de rétroactions, même mes trolls climatosceptiques sont moins réactifs que les survivants et les endeuillés du cancer. C’est tout dire!

Au Québec seulement, on a dénombré 53 200 nouveaux diagnostics pour l’année 2017. Un nouveau cas toutes les 10 minutes, un mort toutes les 24 minutes. Soixante décès par jour, près de 20 000 par année. Des chiffres impressionnants.

Impressionnants aussi, les quelques dizaines de milliers qui survivent. Surtout ceux qui s’en sortent grandis, qui se découvrent ou nous font découvrir un talent par cette épreuve, comme Anick. Et ceux qui voient leur enfance complètement bouleversée, qui traversent mille souffrances, frôlent la mort et croient tout de même que le cancer les a fait grandir, comme Elyjah. 

Elyjah Tricoire, c’est un peu mon idole. Je suis fan de ce gars-là, autant que je le suis de Réjean Ducharme, Keny Arkana ou Mohamed Ali. Il a seulement 15 ans, d’accord; ce n’est pas encore une vedette internationale, c’est vrai; mon héros n’a pas choisi cette épreuve à laquelle il a survécu, je l’admets, mais l’essentiel de son exploit n’est pas d’avoir survécu à deux cancers, c’est d’y avoir survécu avec style.

Il n’avait que huit ans. Déjà sportif, Elyjah s’était inscrit à une course à pieds, une course pour enfants. Il l’a perdue, derrière des enfants plus jeunes et plus lents que lui. Surtout, il a terminé le parcours épuisé, à bout de souffle, de force, de fatigue. Prise de sang. Le surlendemain, la nouvelle tombait : deux leucémies distinctes, agressives, simultanées. Des traitements invasifs, douloureux. Peu de place pour les parents et leurs inquiétudes, pas de place pour la médecine alternative. 

Chimiothérapie, radiothérapie, chambre hyperbare, photophérèse, greffe de moelle osseuse, doses massives de morphine et de kétamine, mais Elyjah a gardé le sourire. Je suis allé le visiter à Ste-Justine, au cœur de la tourmente. Croiser les petits crânes chauves dans le corridor m’a bouleversé, j’appréhendais ma réaction au moment de retrouver mon jeune ami. Lumineux, comme d’habitude, à peine assommé par la médication, toujours joueur. On s’est lancé le ballon, on a déconné et on a jasé des vraies affaires. Elyjah n’avait pas peur de mourir, il n’a jamais eu peur de mourir. Pourtant, il a perdu des amis de corridor. Il y a laissé de la mobilité et vit toujours avec les séquelles des traitements, il a dû faire du rattrapage scolaire, affronter les diverses injustices liées à la maladie, mais il avait raison : il est toujours là, bien vivant, en rémission. Avec le sourire, et du style!

Pour une célébrité qui survit et se voit mise en lumière, des dizaines de milliers d’anonymes survivent aussi. Comme Elyjah, qui n’a pas fait de course depuis ses huit ans, mais qui s’est libéré de la chaise roulante et de la marchette, qui abandonnera bientôt ses béquilles et réapprendra à marcher librement. Elyjah revient de loin, et il ira plus loin encore. Je le sens quand il exprime sa gratitude pour la donneuse anonyme qui lui a offert sa moelle osseuse, quand il me parle de l’instant présent, de ses amis. Du haut de ses quinze ans, c’est déjà un grand homme.

Pour chaque vedette emportée par le cancer, des dizaines de milliers d’anonymes meurent aussi. Comme Marie-Josée, ma collègue travailleuse sociale, devenue ma confidente, fauchée par le cancer du sein à 47 ans. Pas de funérailles nationales, même pas un petit reportage au téléjournal. Pourtant, la terre a perdu une de ses plus belles humaines le jour de sa mort. 

Alors qu’une majorité y succombait il y a quelques décennies à peine, seulement le quart des personnes atteintes du cancer seraient emportées par cette maladie aujourd’hui. Sauf que le quart de 53 200 personnes, c’est encore beaucoup, non? Heureusement, on continue de faire des progrès en recherche, on améliore nos habitudes de vie, on diagnostique mieux et plus rapidement. Ce sont les trois principales avenues nous permettant d’espérer. 

De nombreuses fondations peuvent recueillir nos dons. On peut aussi se donner le temps de découvrir les histoires de nos proches, nos artistes, nos femmes d’affaires, nos fonctionnaires, nos vedettes et nos anonymes qui survivent au cancer, ou en meurent. Le diagnostic précoce sauve des vies; les histoires d’Anick, de Marie-Josée et d’Elyjah aussi.