François Legault, premier ministre du Québec

Impressionne-moi, François


« Les grandes promesses s’essoufflent en chemin. »
Anne Barratin

CHRONIQUE / Félicitations François! Premier ministre du Québec, c’est quelque chose. Pour être honnête, tu n’étais pas mon premier choix, ni mon second d’ailleurs, mais te voilà élu, chef d’État d’une nation distincte, à l’intérieur d’une province singulière, imbriquée dans un pays qui lui ressemble trop peu. Pardonne-moi le clin d’œil, mais on oublie souvent que tu as été souverainiste, péquiste même; tu dois te congratuler d’avoir quitté le bateau à temps.

Au fait, tu permets que je te tutoie? Je t’ai vu le faciès vingt fois par jour depuis un mois, et il tapissera tous les journaux pour les quatre prochaines années, ça appelle une certaine familiarité. Sans compter que tes décisions auront un impact considérable sur ma famille.

Mon clan est au cœur de tes promesses, comme s’y retrouvent de nombreuses familles québécoises. On retient notre souffle, perplexes, face au vent de changements que tu as promis sur tous les tons. Ce fut une longue campagne, tu as eu le temps d’en promettre de toutes les couleurs. Par ma fenêtre, j’observe justement le feuillage de majestueux érables « dans la grande artillerie des couleurs d’automne », comme l’écrivait Miron. Mais ces feuilles colorées comme tes promesses ne dureront pas, elles tombent déjà au sol et meurent. La métaphore s’arrête-t-elle là, François? Tu vas les tenir, toi, tes promesses? Tu es en politique pour le bien commun? Pour ceux qui ont voté pour toi, mais aussi pour la vaste majorité qui ne l’a pas fait? Pour ceux qui ont voté avec leur cœur et ceux qui ont voté avec leur cul, de reculons, en se bouchant le nez? Pour tout le Québec, prêt à le défendre « devant tous les commandeurs de son exploitation »?

Tu as lu Gaston Miron, François? Je te donnerai une copie de L’homme rapaillé si tu veux, j’en traîne dans toutes les écoles et les prisons que je visite et qui viennent de passer sous ta responsabilité. Je vais te refiler un peu de Josée Yvon et de Kibkarjuk aussi, ça devrait te plaire. On m’a dit que tu avais adoré La vie devant soi de Romain Gary, une lecture déterminante pour moi. Ce goût commun me trouble, mais ça pourrait servir de base à notre relation. On ne s’est pas choisi l’un l’autre, mais à mauvaise fortune bon cœur; je vais te laisser la chance de me séduire en mode postélectoral, en concrétude directe, en exercice quotidien du pouvoir. Mais non, François, je ne suis pas ironique, je veux nous laisser une chance.

Les alarmistes qui te comparent à Donald Trump pratiquent un populisme de bon ton. Malgré ton racolage auprès des effarouchés de l’identité nationale, tu ne présentes pas les symptômes cliniques d’une pathologie mentale permettant de faire un rapprochement avec notre voisin du Sud. Et ceux qui te traitent d’imbécile ne font que prouver qu’ils le sont eux-mêmes; tu n’es pas un imbécile François, au contraire. Il aura fallu du flair, une certaine intelligence et même du courage pour te lancer dans cette conquête. Occuper seul le devant de la scène, allant jusqu’à occulter ton équipe, relève du pari risqué. Et tu as gagné, mais quoi? La lourde tâche de travailler à la réalisation de tes nombreuses promesses.

Tu auras donc 1460 jours pour compléter une réforme du scrutin, afin qu’il devienne proportionnel mixte (j’adore cet engagement, François, j’espère que tu seras moins décevant que Justin); augmenter le salaire des enseignants (bonne idée, ils le méritent tellement, comme les éducatrices, les infirmiers, les préposées aux bénéficiaires, les travailleurs sociaux, etc.); décentraliser les fonctionnaires et leur couper 5000 postes (je suis moins chaud à l’idée, les coupures libérales ont déjà assez fait mal, il reste autant de gras que ça, François? Prends garde de ne pas couper dans l’os); réduire le nombre d’immigrants et leur faire passer un test des valeurs (c’est de la grosse connerie ça, François, on le sait bien, mais tu as sûrement récolté des tonnes de votes là-dessus, bien joué); rouvrir l’entente avec les médecins spécialistes et changer le mode de rémunération des médecins (Gaétan va te faire la vie dure à l’Assemblée); construire 30 maisons des aînés (encore faut-il les remplir de personnel compétent); offrir la maternelle 4 ans pour tous (sais-tu à quel point les CPE font déjà un travail exceptionnel?); interdire la consommation de cannabis en public (même à Woodstock en Beauce? Bonne chance!).

Et j’énumère seulement une parcelle de tes engagements, de nombreux autres s’y ajoutent. Tu t’es vanté d’être un gestionnaire exceptionnel, de t’entourer des meilleurs et d’atteindre tes objectifs. Je vais te laisser ta chance, avec ouverture d’esprit et bienveillance, juré craché! Mais comme les journalistes dignes de ce nom, comme les citoyens politisés, comme la kyrielle de Solidaires, de Péquistes et de Libéraux qui retrouveront bientôt leurs esprits et leur soif de pouvoir, je vais te garder à l’œil, François. La foire aux promesses est terminée, le couronnement aussi. La page est vierge, c’est maintenant que tu commences à écrire l’Histoire. Impressionne-nous!