Comment expliquer à ma fille qu’un individu, peut-être même un groupe organisé, a volé son vélo de Dora?

Al Capone en vélo rose

CHRONIQUE / « La pauvreté met le crime au rabais. » -Chamfort

CHRONIQUE / La réalité rattrape la fiction, elle lui fait une jambette et la tabasse. Je n’arrive pas à y croire! Je fouille le cabanon de plus belle, je reviens dans le garage avant de retourner inspecter la haie de cèdres. J’ai beau faire le tour de mon humble domaine, il faut me rendre à l’évidence : on a volé le vélo rose de ma fille! Un magnifique modèle Dora 2016, doté de petites roues d’appoint, avec des fanions aux guidons. Un crotté digne de mes romans est venu cambrioler ma remise et s’est emparé de la bicyclette de mon héritière.

Les voyous nous fascinent, les séries télé pullulent autant que les émissions d’enquêtes criminelles; on a même droit à des chaînes spécialisées. L’engouement pour les polars abonde dans le même sens. Mais entre la curiosité suscitée par un Hannibal Lecter ou un Frank Cotroni et l’agression ressentie en tant que victime d’acte criminel, il y a un gouffre infranchissable. Les données récentes de la sécurité publique nous apprennent qu’au Québec seulement, on recense autour de 75 000 infractions contre la personne et 165 000 infractions contre la propriété chaque année. Je me sens déjà moins seul, mais plus inquiet. Je retourne sur les lieux du crime...

Mon vélo! On a volé ma bicyclette aussi. Ce n’est plus un criminel, c’est un gang, un réseau qui opère dans ma remise! Après une minutieuse inspection du cabanon, il ne semble manquer rien d’autre. Ma tondeuse paraît soulagée, mais incapable de témoigner. Les pelles sont rouillées de peur, mais toujours en place. Mes poches de paillis attendent toujours que je me décide à jardiner; leur déception sera grande encore cette année.

La perte est double, mais ma colère ne l’est pas. Moins dispendieuse et moins utilisée, la bicyclette rose m’importait pourtant davantage, sa disparition me frustre plus que celle de mon vélo de montagne. Comment expliquer à ma fille qu’un individu, peut-être même un groupe organisé, a volé son vélo de Dora? « Non, ma chérie, ce n’est pas pour faire un tour sur la piste cyclable... Non, ils n’aiment pas Dora et Babouche plus que toi. Ce sont probablement des pas-bons qui vont le revendre pour acheter de la drogue, tu comprends? » Déjà mature pour ses trois ans et demi, elle devrait comprendre.

La réalité ne loge pas à Canal D, elle est dans ma cour arrière. La majorité des crimes sont minables, souvent insignifiants. Loin d’être spectaculaires, ces vols que j’hésite encore à signaler représentent bien les crimes d’opportunité qui sévissent partout, depuis toujours : des petits larcins qui ne méritent même pas une ligne dans les faits divers. On est loin du vol des cinq toiles de maître du Musée d’Art Moderne de Paris, très loin des tunnels sous les banques, des attaques de camions blindés ou des fraudes de haut vol. Je dois l’admettre, je suis victime de petits voyous de bas étage, probablement des laissés-pour-compte de la société, des carencés affectifs, des oubliés de l’éducation publique, des êtres vulnérables et démunis. Presque attendrissant, non?

On m’a déjà volé un sac à dos, avec un manuscrit précieux dedans. On m’a aussi subtilisé mes écouteurs dans le métro. Ma pauvre Corolla s’est fait vandaliser par un vieil enragé du volant. Et voilà qu’on cambriole mon cabanon. Avec 165 000 infractions dénoncées annuellement, ça ne peut pas toujours arriver qu’aux autres. Il faut s’y faire, nous serons tous victimes de ces criminels sans envergure lorsque notre tour viendra.

Si tu dérobes le contenu d’une banque sans avoir recours à la violence, si tu vides un musée de ses chefs-d’œuvre sans laisser de trace, si tu dépèces un paradis fiscal de ses capitaux immoraux, tu vas gagner une certaine forme d’admiration de ma part. Je n’approuve pas les gestes criminels, je ne les encourage pas non plus, mais je sais reconnaître le travail bien fait. En revanche, si tu agresses gratuitement ton prochain, si tu braques un commerce de quartier, une personne âgée ou vulnérable, si tu te contrefous de traumatiser tes victimes pour répondre à tes petits besoins égocentriques, tu es juste dangereux, pitoyable, et tu as besoin d’aide. Si tu voles des bicyclettes de fillettes, tu n’es pas forcément dangereux, mais tu es très pitoyable et tu as sûrement besoin d’aide aussi.

Finalement, j’ai envie de les remercier mes cambrioleurs de cabanon, ils me rappellent la chance que j’ai d’avoir plutôt bien tourné, de pouvoir me consacrer à une carrière que j’aime et d’avoir les moyens de racheter un vélo à ma fille plutôt que d’aller en voler un chez le voisin. Sans compter qu’ils viennent de m’inspirer ma chronique hebdomadaire. Sincèrement, merci les crottés!