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Dix ans d’un jour à la fois

CHRONIQUE / « Plus d’hommes se sont noyés dans l’alcool que dans la mer. » -W.C. Fields

Demain, je vais peut-être prendre un verre, ou quatorze, mais aujourd’hui je ne boirai pas. Je vais traverser la journée sans consommer. Demain, on verra. Aujourd’hui, rien du tout. C’est l’entente que je passe avec moi-même depuis 3659 jours. Un jour à la fois. 

Je ne suis pas seul, nous sommes des millions sur la planète, peut-être même des centaines de millions d’humains aux prises avec des dépendances à l’alcool, aux médicaments ou aux drogues. Nous sommes beaucoup moins nombreux à choisir l’abstinence complète. L’approche de réduction des méfaits peut fonctionner avec certains, qui apprennent à diminuer leur consommation ou minimiser les dégâts. Je n’ai rien contre, mais je ne suis pas de ceux pour qui ça fonctionne. J’ai essayé. C’est plus facile pour moi de ne pas boire un premier verre que de m’arrêter après le dixième; plus facile de ne pas fumer un joint que de me priver de fumer trois grammes dans la même journée; plus facile de me passer de la cigarette du matin, que de vider un paquet par jour. Voilà pourquoi j’ai tout arrêté. 

« Mais au bout de dix ans, tu pourrais sûrement consommer normalement, tu ne retomberais pas dans l’abus, non? » Depuis que j’ai décidé de vivre plutôt que de survivre, la vie est belle. Souvent difficile, stressante, pleine de deuils et de crises, mais belle. Je vais au bout de mes projets, je ne traîne plus de dettes, je suis devenu fiable, je fais du ménage dans mon existence, je n’ai plus envie de mourir et toutes mes relations significatives s’améliorent. Ce serait un peu con de mettre tout ça en danger, non? Quelques sœurs et frères d’armes ont voulu vérifier avant moi, certains n’en sont jamais revenus, certaines s’y noient encore. On ne devrait jamais demander aux rescapés d’un naufrage s’ils ont envie de replonger dans l’océan. 

À ce moment-ci de la chronique, je peux diviser mon lectorat en trois groupes distincts. Le premier sera constitué de curieux qui poursuivent leur lecture, bien qu’ils n’aient aucun problème d’assuétude et qu’aucun de leurs proches n’en souffre; ils sont rares, ces chanceux. Le second sera composé des proches de dépendants, qui soutiennent et espèrent et souffrent et désespèrent et cherchent des moyens d’aider leurs proches; des courageux. Dans le troisième groupe, ce sont mes semblables, des dépendants plus ou moins conscients des souffrances et des compulsions liées à leur consommation, qui n’en peuvent plus, mais n’imaginent pas vivre sans leur anesthésiant préféré. C’est surtout à vous que je m’adresse aujourd’hui. À toi, spécifiquement.  

Tu n’es pas obligé de consommer ni d’en mourir. Tu peux arrêter. C’est difficile, mais moins difficile que vivre dans les obsessions, moins difficile que de chercher de l’argent ou des moyens de consommer, moins difficiles que traverser tes journées dans la fatigue et la honte de la veille, moins difficile que devoir composer avec les mensonges qui protègent ton mode de vie malsain. Peu importe ce que tu consommes, peu importe la quantité ou la qualité de ce que tu consommes, tu peux arrêter. Arrêter de mourir chaque jour et commencer à vivre. Je ne suis pas le premier, tu ne seras pas le dernier ou la dernière. 

Ma dixième année de rétablissement est sûrement moins difficile que ta première journée d’abstinence, ta première semaine à frette, ton premier mois à dégeler ou ta première année à rapiécer ta vie en lambeaux. Il y a dix ans, même si j’y croyais peu, je me donnais une dernière chance et j’ai cherché de l’aide. Il en faut, c’est une maladie chronique, insidieuse, mortelle. Ne crois pas que le terme maladie nous déresponsabilise. Au contraire, connaitre sa maladie et ne rien faire pour la traiter, ça c’est irresponsable.  

Que tu choisisses la réduction des méfaits ou l’abstinence totale, que tu cherches une aide professionnelle ou celle de tes semblables dans une fraternité anonyme, que tu en parles à un travailleur social ou une psychiatre, tous les moyens sont bons. Peut-être même que tu devras combiner tout ça. Tu mérites de t’en sortir. Mais dépêche-toi, chaque jour, des milliers de dépendants en meurent. Ou passent à côté de leur vie. 

Je lève mon verre d’eau à tous les alcooliques non-pratiquants, tous les dépendants et dépendantes en rétablissement, tous ceux qui choisissent la sobriété ou l’abstinence, peu importe leurs raisons. Je le lève aussi bien haut pour tous ceux et celles qui les aiment, les accueillent et les soutiennent dans cette éprouvante et magnifique aventure. Surtout, je lève mon verre à toi, sur le point d’arrêter de mourir. Bon courage. Un jour à la fois. 

Impressionne-moi, François

CHRONIQUE / Félicitations François! Premier ministre du Québec, c’est quelque chose. Pour être honnête, tu n’étais pas mon premier choix, ni mon second d’ailleurs, mais te voilà élu, chef d’État d’une nation distincte, à l’intérieur d’une province singulière, imbriquée dans un pays qui lui ressemble trop peu. Pardonne-moi le clin d’œil, mais on oublie souvent que tu as été souverainiste, péquiste même; tu dois te congratuler d’avoir quitté le bateau à temps.

Au fait, tu permets que je te tutoie? Je t’ai vu le faciès vingt fois par jour depuis un mois, et il tapissera tous les journaux pour les quatre prochaines années, ça appelle une certaine familiarité. Sans compter que tes décisions auront un impact considérable sur ma famille.

Mon clan est au cœur de tes promesses, comme s’y retrouvent de nombreuses familles québécoises. On retient notre souffle, perplexes, face au vent de changements que tu as promis sur tous les tons. Ce fut une longue campagne, tu as eu le temps d’en promettre de toutes les couleurs. Par ma fenêtre, j’observe justement le feuillage de majestueux érables « dans la grande artillerie des couleurs d’automne », comme l’écrivait Miron. Mais ces feuilles colorées comme tes promesses ne dureront pas, elles tombent déjà au sol et meurent. La métaphore s’arrête-t-elle là, François? Tu vas les tenir, toi, tes promesses? Tu es en politique pour le bien commun? Pour ceux qui ont voté pour toi, mais aussi pour la vaste majorité qui ne l’a pas fait? Pour ceux qui ont voté avec leur cœur et ceux qui ont voté avec leur cul, de reculons, en se bouchant le nez? Pour tout le Québec, prêt à le défendre « devant tous les commandeurs de son exploitation »?

Tu as lu Gaston Miron, François? Je te donnerai une copie de L’homme rapaillé si tu veux, j’en traîne dans toutes les écoles et les prisons que je visite et qui viennent de passer sous ta responsabilité. Je vais te refiler un peu de Josée Yvon et de Kibkarjuk aussi, ça devrait te plaire. On m’a dit que tu avais adoré La vie devant soi de Romain Gary, une lecture déterminante pour moi. Ce goût commun me trouble, mais ça pourrait servir de base à notre relation. On ne s’est pas choisi l’un l’autre, mais à mauvaise fortune bon cœur; je vais te laisser la chance de me séduire en mode postélectoral, en concrétude directe, en exercice quotidien du pouvoir. Mais non, François, je ne suis pas ironique, je veux nous laisser une chance.

Les alarmistes qui te comparent à Donald Trump pratiquent un populisme de bon ton. Malgré ton racolage auprès des effarouchés de l’identité nationale, tu ne présentes pas les symptômes cliniques d’une pathologie mentale permettant de faire un rapprochement avec notre voisin du Sud. Et ceux qui te traitent d’imbécile ne font que prouver qu’ils le sont eux-mêmes; tu n’es pas un imbécile François, au contraire. Il aura fallu du flair, une certaine intelligence et même du courage pour te lancer dans cette conquête. Occuper seul le devant de la scène, allant jusqu’à occulter ton équipe, relève du pari risqué. Et tu as gagné, mais quoi? La lourde tâche de travailler à la réalisation de tes nombreuses promesses.

Tu auras donc 1460 jours pour compléter une réforme du scrutin, afin qu’il devienne proportionnel mixte (j’adore cet engagement, François, j’espère que tu seras moins décevant que Justin); augmenter le salaire des enseignants (bonne idée, ils le méritent tellement, comme les éducatrices, les infirmiers, les préposées aux bénéficiaires, les travailleurs sociaux, etc.); décentraliser les fonctionnaires et leur couper 5000 postes (je suis moins chaud à l’idée, les coupures libérales ont déjà assez fait mal, il reste autant de gras que ça, François? Prends garde de ne pas couper dans l’os); réduire le nombre d’immigrants et leur faire passer un test des valeurs (c’est de la grosse connerie ça, François, on le sait bien, mais tu as sûrement récolté des tonnes de votes là-dessus, bien joué); rouvrir l’entente avec les médecins spécialistes et changer le mode de rémunération des médecins (Gaétan va te faire la vie dure à l’Assemblée); construire 30 maisons des aînés (encore faut-il les remplir de personnel compétent); offrir la maternelle 4 ans pour tous (sais-tu à quel point les CPE font déjà un travail exceptionnel?); interdire la consommation de cannabis en public (même à Woodstock en Beauce? Bonne chance!).

Et j’énumère seulement une parcelle de tes engagements, de nombreux autres s’y ajoutent. Tu t’es vanté d’être un gestionnaire exceptionnel, de t’entourer des meilleurs et d’atteindre tes objectifs. Je vais te laisser ta chance, avec ouverture d’esprit et bienveillance, juré craché! Mais comme les journalistes dignes de ce nom, comme les citoyens politisés, comme la kyrielle de Solidaires, de Péquistes et de Libéraux qui retrouveront bientôt leurs esprits et leur soif de pouvoir, je vais te garder à l’œil, François. La foire aux promesses est terminée, le couronnement aussi. La page est vierge, c’est maintenant que tu commences à écrire l’Histoire. Impressionne-nous!

Le monde selon Goudreault

Être et avoir l’été

« Ô mon âme, n’aspire pas à la vie immortelle, mais épuise le champ du possible! » - Pindare

CHRONIQUE / La vie est une suite de choix plus ou moins difficiles. Pour Camus, la grande question est de savoir si on doit affronter l’absurdité de l’existence par le suicide ou par l’engagement; pour Simone Weil, philosophe agnostique, le grand choix consiste plutôt à s’investir dans la spiritualité sans adhérer à une religion. Mes décisions du moment sont plus triviales, je dois l’admettre : Ogunquit ou Gaspésie? Voiture hybride ou électrique? Poursuivre ou non cette chronique?

Le monde selon Goudreault

Bonne fête Nation!

CHRONIQUE / « Et à force d’avoir pris en haine toutes les servitudes, nous serons devenus des bêtes féroces de l’espoir. » — Gaston Miron

CHRONIQUE / Québec, je t’aime. J’aime tes petites villes et tes gros villages qui longent le fleuve. J’aime tes 400 000 lacs et tes millions de kilomètres de rivières. J’aime ta capitale pleine d’histoire, de fonctionnaires et de touristes. J’aime ta métropole débordante de festivals, de couleurs et d’interminables chantiers. J’aime tes riches accents du Saguenay, de la Côte-Nord, de la Gaspésie et de Trois-Rivières. J’aime tes anglophones francophiles de Lennoxville et tes chants de gorge inuits d’Ivujivik. J’aime tes légendes amérindiennes, tes résistances françaises, tes quartiers italiens ou chinois, tes chants africains et tous les mets qui se retrouvent dans le même buffet que notre poutine et nos crêpes au sirop d’érable. J’aime ta langue, le Québécois, une langue française qui n’est pas celle de la France, du Mali ou de la Belgique, mais une langue à nous, avec nos québécismes, nos néologismes et nos emprunts aux Premières Nations. J’aime tes forêts de conifères, tes bouleaux jaunes, tes salamandres pourpres et tes geais bleus. J’aime ta faune, ta flore et tes 8,2 millions d’humains.  

Je suis fier d’être Québécois. Et je suis fier des Québécois, des Québécoises qui portent et nourrissent ma culture, qu’ils se nomment Robert Lepage ou Boucar Diouf, qu’elles se nomment Kim Thuy ou Louise Dupré. Si tu marches sur ma terre et embrasses ma langue, tu es des miens. Si tu reconnais que nous ne sommes pas des Canadiens-français, mais bien des Québécois, et que tu veux en être, tu es des miens. Et si tu veux t’identifier comme Québécois, même si tu viens de débarquer, même si tu attends toujours d’obtenir ta citoyenneté, même si tu ne maîtrises pas encore la langue et les codes de notre culture, tu es des miens.

Ma nation, ce n’est pas la Meute ni le troupeau. Et je ne m’identifie à aucun loup solitaire, peu importe sa couleur, sa cause ou sa religion. Le Québec est une terre d’accueil et ses habitants sont bienveillants, ouverts et solidaires. Ils l’ont prouvé mille fois dans leurs crises du verglas, dans leurs inondations comme dans le soutien à leurs frères haïtiens, à leurs sœurs thaïlandaises. Les humains de ma nation, tous plus ou moins issus de magnifiques métissages, sont sensibles et généreux. Pas tous, évidemment, mais même les plus beaux corps ont des trous de cul. Faut pas focaliser dessus!

La nation québécoise, ça va plus loin que la motion parlementaire déposée en Chambre par Stephen Harper en 2006 : « That this House recognize that the Québécois form a nation within a united Canada », ça va plus loin que la « Représentation du Québec au sein de la Délégation permanente du Canada auprès de l’UNESCO », et ça va bien plus loin que le pays que nous aurions pu faire, que nous aurions dû être.

Au-delà du territoire et de la langue, nous portons un idéal social-démocrate, laïque, égalitaire et inclusif. Nous sommes enfants de l’Histoire, le résultat de brillantes conquêtes et de cuisantes défaites. Nous rayonnons dans le monde par nos géants de la littérature, de la musique, de la cuisine, des affaires et du sport. Nous sommes plus qu’une province dans le Canada, nous sommes une nation dans le monde.

Je t’aime, ma nation. Même quand tu votes tout croche, même quand tu parles franglais, même quand tu oublies d’être créative et préfères te coller au modèle états-unien. Je t’aime même quand tu fêtes la St-Jean en virant une brosse plutôt que de célébrer la Fête nationale en affirmant ton unicité. J’aime tes grands éclats de rire, j’aime tes sacres alambiqués, j’aime ton folklore mélangé aux musiques du monde, j’aime te voir mobilisé et prendre la rue pour gueuler ta colère, j’aime te voir chialer quand il fait frette et chialer encore quand il fait chaud, j’aime ta poésie effervescente, j’aime ta curiosité et ton inventivité, j’aime te voir chanter et danser, j’aime ta façon d’aimer tes enfants, j’aime quand tu prends le temps d’écouter tes parents, j’aime tes feux de joie qui finiront en cendre, mais qui laisseront plein de souvenirs et d’histoires. Notre Histoire reste à écrire. Pour l’aimer, il faut la rédiger nous-mêmes, avec tout le poids d’une nation, d’une grande nation qui sait se tenir debout. Et fêter!

Le monde selon Goudreault

J’aime les cocos

CHRONIQUE / « Non, rien de rien. Non, je ne regrette rien. » — Édith Piaf

CHRONIQUE / Bonne fête, chers pères, mes pairs. Profitons de ce jour de fête pour discuter de notre précieuse paire, la paire de couilles, les valseuses, les bijoux de famille, les balloches, les gosses, les noix, les roupettes ou les triquebilles. Je m’arrête ici, mais je pourrais continuer longtemps; l’étonnant Dictionnaire des mots du sexe d’Agnès Pierron propose encore moult synonymes pour désigner les testicules. Si je vous propose une chronique sur la chose, chers pères, c’est pour rendre hommage à ceux qui ne veulent plus l’être, justement, père.

Le monde selon Goudreault

Les vertus de l’optimisme inquiet

CHRONIQUE / « Faisons comme si c’était pas foutu. » — Hubert Reeves

CHRONIQUE / Sous un soleil magnifique, par une splendide matinée dominicale, tout mon être trépignait d’optimisme. Au volant de ma rutilante Corolla rouillée, j’écoutais la radio d’État. Normand Baillargeon y parlait avec éloquence du Candide de Voltaire lorsqu’une fougueuse envie de croire aux lendemains de l’humanité m’a saisi à bras-le-corps, le cynisme n’avait plus de prise sur mon être vulnérable. Malgré mes douleurs lombaires de plus en plus chroniques, malgré le détour occasionné par un pont mal entretenu, malgré une précampagne électorale qui m’exaspère déjà, malgré l’imminence d’un G7 qui n’accouchera encore que de bonnes intentions insignifiantes et malgré l’imminence des catastrophes météorologiques liées directement aux activités aussi incohérentes qu’anthropocentriques de mon espèce, l’avenir me paraissait radieux. Houpidou, laïlaï!

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Comment assassiner un mot

« Lorsque les mots perdent leur sens, les gens perdent leur liberté. » — Confucius

CHRONIQUE / «Sécurité, sécurité, sécurité! » Vivez-vous dans la peur? Êtes-vous bien convaincus que le monde n’a jamais été aussi dangereux? Si vous ne l’êtes pas, vous n’êtes pas de votre époque. En revanche, vous avez raison : « Au pays, le taux de criminalité global est en baisse depuis plus de 20 ans. » C’est documenté, par Statistique Canada entre autres. Même les homicides, totalisant moins de 1 % de l’ensemble des crimes violents, sont à la baisse. Les tentatives d’homicide aussi. Pourtant, autant à l’échelle personnelle que nationale, on investit toujours plus en sécurité. Et le sujet demeure un enjeu électoral de premier choix.

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Écouter est un verbe d’action

CHRONIQUE / J’ai eu besoin d’aide. Comme tout le monde. Tout le monde a besoin d’aide à un moment ou à un autre de son existence. Certains l’admettent, ils en demandent et souvent ils en trouvent. D’autres s’entêtent à ne rien laisser transparaître, ils ne demandent rien à personne, s’organisent tout seuls et s’en sortent, ou ils répètent les mêmes erreurs, accumulent les crises et finissent par toucher le bas-fond et mourir. Ou aller chercher de l’aide.

J’ai profité de l’aide de professionnels de la santé, de véritables psychothérapeutes. J’en ai reçu de la part de fraternités anonymes. Et j’en ai aussi obtenu de mes proches, des membres de ma famille ou des amis. Au-delà de la teneur des confidences ou des compétences des personnes vers qui j’ai pu me tourner, ce qui m’a d’abord aidé, c’est l’accueil que j’ai reçu. Et surtout, l’écoute.

David Goudreault

Uber vs Jipé

CHRONIQUE / « L’exemple est toujours plus puissant que le précepte. » - Samuel Johnson

Hubert et Fanny ont passionné les téléspectateurs cette année. Cette série dramatique a soulevé les passions et relancé le romantisme à la sauce adultérine. Je devrai faire du rattrapage, je n’ai pas eu le temps de suivre les péripéties d’Hubert et Fanny. En revanche, Uber et Jipé ont captivé mon attention et m’ont offert des rebondissements où la réalité dépassait la fiction. Une grande histoire de trahison, avec de la résilience, des voitures qui éclatent et du bruitage hollywoodien. En attendant que ce soit porté au petit écran, laissez-moi vous résumer l’histoire.

Jipé est un rockeur. Un vrai rockeur, pas une pâle imitation de Jim Morrison qui vomit sa Coors light, sur une groupie, dans l’ascenseur du Best Western de Repentigny. Jipé Dalpé, c’est un vrai de vrai qui compose, écrit, interprète, met en scène, se bat pour faire vivre chacun de ses albums, roule sa bosse aux quatre coins du Québec et de la France, organise des tournées, des spectacles-bénéfices, se démène et recommence. Depuis une quinzaine d’années. Il ne s’est pas encore taillé un chemin jusqu’au sommet des palmarès, mais il arpente toujours la montagne et s’acharne à parfaire son art. Un véritable artisan de la musique.

Uber est une personne morale, une compagnie qui révolutionne le monde du transport urbain, une entreprise américaine qui envahit la planète, avec la complicité de particuliers qui arrondissent leurs fins de mois en jouant au taxi avec leurs voitures. Valorisée à 50 milliards de dollars en 2015, l’entreprise a les moyens d’affronter les polémiques entourant ses pratiques commerciales (concurrence déloyale, travail au noir, etc.). Le modèle d’affaires d’Uber est tellement efficace que plusieurs secteurs d’activités s’inspirent du nouveau géant, au point où le terme « ubérisation » s’installe parmi nos néologismes. Un des secrets de ce succès? Les chauffeurs, qui ne sont pas salariés par Uber, sont considérés comme des tierces parties, ce qui dégage la responsabilité légale de la compagnie. Boom!

Bang, crash, aaargh, ouch… Voilà quelques-uns des bruits entendus à l’intersection des rues Saint-Joseph et D’Iberville à Montréal, le 18 juillet 2015 à 3 h 27. Jipé profitait de sa belle relation avec Uber ce soir-là. Peinard, un refrain au bout des lèvres, le rockeur a remarqué une lumière rouge, il s’est empressé d’en informer le chauffeur d’Uber qui ne ralentissait pas. Malgré l’avis avisé de notre troubadour, le chauffeur en question s’est engagé avec élan dans l’intersection, d’où le Bang susmentionné.

« Sécurité pendant la course : notre engagement envers les passagers. Uber met tout en œuvre pour assurer votre sécurité sur la route. Notre technologie nous permet de veiller à la sécurité des passagers avant, pendant et après chaque course. » Petite perle puisée sur le site d’Uber, mais ces belles paroles n’engagent en rien la compagnie. Jipé l’a appris à la dure. Dure comme la longue réhabilitation, dure comme les centaines d’heures de physiothérapie, de neurologie, d’ergothérapie et de psychologie auxquelles il doit se soumettre. Dur comme accepter qu’en une fraction de seconde, l’homme en pleine santé qu’il était doive encaisser une fracture du sternum, une commotion cérébrale, une entorse cervicale, six hernies discales, un déficit vestibulaire, un trouble de la vision, des difficultés de concentration, une dysarthrie, des troubles aux nerfs des quatre membres et un trouble permanent à l’oreille interne gauche (rappelons ici que l’homme est musicien). Une lumière rouge, un chauffeur d’Uber trop téméraire et notre rockeur se retrouve sur le cul pour plus de deux ans. Des contrats et des spectacles annulés, un album mis sur la glace et un corps à la dérive.

Jipé est devenu témoin privilégié de l’avantage commercial d’utiliser des chauffeurs considérés comme des tierces parties. Le silence d’Uber face aux conséquences de l’accident était éloquent. Ce silence n’a cessé qu’au moment où Jipé a consulté une avocate. Uber aurait mieux fait de se taire. Aucun dédommagement possible, d’aucune nature. Se déresponsabilisant complètement, allant jusqu’à nier les faits malgré le rapport d’événement des policiers, les représentants de la compagnie ont finalement claqué la porte au nez de Jipé, lui recommandant de s’arranger avec la SAAQ.

À ce jour, la société Uber a cumulé 161,9 millions de dollars de condamnations pécuniaires dans le monde. The Guardian nous apprend que la compagnie a fait l’objet de plus de 170 procès seulement aux États-Unis. Le 20 décembre dernier, la Cour de justice de l’Union européenne a décrété qu’Uber présente un service de transport qui devrait être soumis aux mêmes réglementations imposées aux compagnies de taxis. Interdit d’opération dans de nombreux pays, dont l’Italie, la Chine et la Hongrie, le géant s’enracine au Canada. Après avoir opéré de façon illégale au Québec, la compagnie Uber le fait maintenant dans le cadre d’un projet pilote loin de faire l’unanimité.

Jipé et Uber ne s’aiment plus. Après les fractures est venue la rupture. Jipé se reconstruit tranquillement, il a repris la production de son album, il remonte sur scène et il apprend à composer avec les séquelles de l’accident. Il s’en remettra, c’est un rockeur. Uber aussi va s’en remettre, c’est une personne morale…

Le monde selon Goudreault

Manger de la pauvreté

« Les pauvres se font toujours avoir, sont donc pas d’affaires! » — Plume Latraverse

CHRONIQUE / «Quand je serai adulte, je vais manger juste des frites pis de la poutine! ». Désolé, petit garçon que j’étais, je n’ai pas tenu ma promesse. Trahison suprême, il m’arrive même de me faire bouillir des brocolis, de les manger et d’aimer ça. N’en déplaise au jeune entêté de mon enfance, j’ai la chance d’avoir appris à varier mon alimentation. À cuisiner aussi. Et même si je n’ai pas les moyens de me faire livrer du caviar entre deux flûtes de champagne, j’ai le privilège de pouvoir me nourrir sainement. Ce n’est pas le cas de tout le monde.