Jean-Marc Salvet
La ministre de la Santé, Danielle McCann, et le premier ministre, François Legault
La ministre de la Santé, Danielle McCann, et le premier ministre, François Legault

Crise humanitaire: désaveu et aveu d’impuissance

CHRONIQUE / Pour nommer l’ex-sous-ministre des Transports Dominique Savoie «administratrice d’État à la gestion des ressources gouvernementales au ministère de la Santé et des Services sociaux», le gouvernement Legault ne pense certainement pas d’elle ce qu’en disait la Coalition avenir Québec dans l’opposition.

«Mauvaise administratrice», avait accusé le député Éric Caire dans la foulée d’allégations qui avaient éclaboussé le ministère des Transports. Force est de conclure aujourd’hui que le parti de François Legault jouait alors le petit livre politique.

Compte tenu des attaques de la CAQ à son endroit, il était politiquement délicat pour le premier ministre de faire appel à Dominique Savoie pour aider le Québec à faire face à la crise humanitaire dans laquelle sont plongés un trop grand nombre de CHSLD privés et publics.

Mme Savoie doit s’occuper du «volet opérationnel» du ministère. Sa nomination constitue un désaveu de la façon dont les choses ont fonctionné.

S’il y a une volonté de reprendre les choses en main, c’est qu’on ne les a pas; c’est qu’on ne les tient pas en main.

Le gouvernement estime que cette administratrice peut contribuer à maîtriser le monstre qu’est le ministère de la Santé et des Services sociaux, où de bonnes volontés se sont perdues dans le dédale ces dernières semaines. C’est en tout cas ce que l’on peut décoder et comprendre.

Sa nomination s’ajoute à celle intervenue la semaine dernière de l’ex-chef de cabinet du ministre Gaétan Barrette, Daniel Desharnais, à un poste de sous-ministre adjoint et avec un mandat associé aux CHSLD. C’était, là encore, une nomination politiquement délicate.

«Agilité»

En début de semaine, le directeur national de la santé publique, Horacio Arruda, a vanté «l’agilité» du réseau.

Celui-ci s’est réinventé durant cette crise. Nul doute. Mais ses diverses composantes ne sont pas parvenues à endiguer la crise humanitaire dans des CHSLD.

Faute d’effectifs suffisants, on peine à changer des gens et à les nourrir; à sauver des vies qui auraient pu l’être.

Cette crise en aura aussi été une de dignité perdue. D’abord pour ces personnes dont beaucoup ont été et sont encore laissées à elles-mêmes. Et pour nous tous, collectivement.

François Legault pensait que son pari de faire appel aux médecins — et aux médecins spécialistes, en particulier — fonctionnerait parce qu’il s’appuyait, il est vrai, sur une certaine logique.

Or, depuis le début de la crise, la communication entre les hautes instances gouvernementales et la direction de la Fédération des médecins spécialistes a été déficiente. Les interlocuteurs des deux côtés du fil n’ont pas compris (ou pas tout à fait voulu comprendre) ce qui se disait à l’autre bout.

En faisant finalement appel à 1000 membres supplémentaires des Forces armées canadiennes, M. Legault a reconnu l’échec de ses SOS de la semaine dernière. Cet appel aux soldats n’est pas l’idéal, mais «on manque de bras», a-t-il justifié. C’est un aveu d’impuissance. Mais nécessité fait loi.

Le premier ministre du Québec s’y est résigné parce qu’il n’avait pas le choix.

Des jours et des jours ont été perdus.

Confier cette mission humanitaire aux soldats, c’est aussi par le fait même sous-traiter l’organisation des soins de base d’urgence dans ces CHSLD à une structure déjà existante et c’est délester du même coup les diverses directions du réseau de la santé de la difficile tâche d’organiser des équipes de travail, des horaires, etc., afin d’aller au secours de personnes vulnérables.

Le Québec ne vit tout de même pas une situation unique. Le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, a aussi demandé au gouvernement fédéral de dépêcher les Forces armées canadiennes dans sa province, bien que ce soit pour un moins grand nombre de foyers de soins de longue durée qu’au Québec.