Cracheurs de feu

CHRONIQUE / Aborder la semaine d’Alexandre Taillefer alors que sont en cause l’indépendance des institutions de presse, celle des journalistes et des chroniqueurs, la Loi sur l’accès à l’information, la lutte sans pitié (ni classe parfois) que se livrent des entreprises d’information et la pertinence d’interventions politiques pour à la fois soutenir financièrement et protéger législativement un appareil média mis à mal? Irrésistible.

Alexandre Taillefer n’est pas n’importe qui. Il vous le dira. Entrepreneur à succès, dragon de salon, téméraire en affaires, image savamment négligée... On refuse difficilement une subvention à Alexandre Taillefer à qui tout semble réussir. Pourtant, mettre en doute le succès de ses entreprises peut en déclencher la vindicte. Après un exhaustif et follement médiatisé tour du jardin, le «queer» politique s’est reconnu, entre tous, dans le progressisme de Philippe Couillard.

J’ai dit de l’atterrissage de Vincent Marissal chez QS qu’il s’était plutôt agi d’un écrasement. Dans le cas d’Alexandre Taillefer, le PLQ aura dû le déterrer ce mercredi pour un point de presse à peine moins manqué que la fuite calculée de lundi.

Chapelet de maladresses dont voici un florilège : 

Personne au Parti libéral n’a cru bon de vérifier le passé auprès des autres partis d’une recrue à la présidence de campagne pourtant «queer politique». 

Membre en règle du Parti québécois jusqu’en 2020, il sort la ridicule cassette de l’être… à son insu! C’est à quelqu’un qui ne regarde pas ce qu’il signe que le PLQ confie sa campagne? Bien sûr, il s’agit surtout que de brandir Taillefer comme preuve de renouveau, entrepreneur cool et enfant jusque-là chéri de l’infodivertissement. Quelqu’un de qualifié prendra la direction de la campagne. Ça presse.

Que M. Taillefer ait magasiné une adhésion politique pétrie de convictions sincères à faire pâlir Amir Khadir, on veut bien. Ce n’est pas une maladresse. Il en va autrement d’avoir fait confiance à François Legault qui s’empresse de trahir le caractère privé de la conversation. Une spécialité maison. Le chef de la CAQ nous apprend qu’entre maire de Montréal et premier ministre, le dragon se dandine.

Enfin, M. Taillefer accuse Pierre Karl Péladeau d’exercer des pressions idéologiques sur ses journalistes, chroniqueurs et autres professionnels. Si on ne provoque pas Pierre Karl Péladeau, il s’en chargera lui-même. Donnez-lui un prétexte pour activer ses pouces sur Twitter et vous en aurez pour votre argent. Le dragon a investi une phrase malheureuse chez Québecor que l’empereur a fait fructifier. À juste titre!

Lorsque Monsieur Péladeau a formulé des allégations semblables à l’encontre du groupe de presse dont vous lisez présentement une publication, je n’y écrivais pas. Je ne me suis pour autant pas privé de le lui reprocher vertement. Ce sont des professions entières — journalistes, analystes, commentateurs, chroniqueurs, titreurs, photographes… — dont l’intégrité fut mise en doute. Venant du plus influent entrepreneur média au Québec, il y avait de quoi choquer. Pourtant, lorsqu’Alexandre Taillefer commet la même bourde, lui aussi propriétaire de médias, des voix s’élèvent pour le défendre et en faire reproche… à Péladeau. Injuste et incohérent. Malaise chez les professionnels hautement qualifiés qui œuvrent à L’actualité et au Voir, dont Taillefer est toujours propriétaire. Et si, sur les ondes du 98,5, Alexandre Taillefer met en doute la probité de PKP, ce dernier est absolument dans son droit de lui répondre.

Les médias québécois ont en effet été confrontés à une lourde séquence de crises au cours des derniers mois : surveillance de journalistes par la police, protection des sources, urgence d’une aide structurée et équitable, vol systématique de leurs contenus par les Facebook et autres Google, et ainsi que leurs revenus publicitaires, déclenchant une crise qui n’est pas que québécoise, mais qui s’y vit avec une acuité toute particulière.

La manne publicitaire ainsi ratatinée, il est tentant de jalouser toute aide que l’ennemi commercial et idéologique obtiendra. L’équité est en effet une valeur à laquelle un gouvernement ne devrait jamais se soustraire. Il est aussi tentant de souhaiter la disparition corps et biens du concurrent. Un tel monopole sur les tables des Tim Hortons du Québec ne servirait ni l’information, ni la diversité, ni la démocratie.

Ajoutez au buffet une loi archaïque qui, dans le cadre de la succession d’un propriétaire de La Presse, imposa en 1967 que toute transaction ultérieure reçoive l’aval de l’Assemblée nationale du Québec. Il n’en fallait pas davantage pour que le Parti québécois pose ses exigences et que tant QS que Martine Ouellet, de passage à Québec, ne prennent carrément en otage idéologique la transaction substituant une fiducie d’utilité publique à Power Corporation comme propriétaire de La Presse. Il s’agit pourtant d’une loi antérieure à la plupart de règles qui régissent désormais les médias et d’une contrainte qu’aucune autre entreprise ne subit.

Bref, le coude média se porte haut sur la patinoire politique.

Le perdant…

Le Parti libéral de Philippe Couillard espérait faire oublier la cascade des départs alors qu’il se morfond dans un sous-sol sans précédent chez les sondeurs. Mal lui en prit. On a oublié les départs, oui. Pour pire… Le sauveur autoproclamé qui devait rafraîchir un PLQ tristounet en a fait une risée.

… et le gagnant

Pierre Moreau, bien sûr. Alexandre Taillefer, membre en règle du séparatiste PQ, s’est confié à Paul Arcand du désir de devenir premier ministre. Ça remonte à sa tendre enfance. Presque de droit divin. Sauf que le PLQ n’a pas cette mansuétude. Pierre Moreau, enfant du sérail, brillant politicien, redoutable et pugnace, voit un adversaire à la direction du Parti libéral se disqualifier lamentablement. On dit toutefois que Taillefer n’est pas le seul dragon — ou dragonne — à lorgner le fond de commerce du PLQ.

Alexandre Taillefer s’est aventuré beaucoup trop tôt, sans entourage, sans conseil, sans lettres de créance, sur une patinoire qu’il n’a pas le souffle de parcourir. Coincé, il insulte à la fois deux équipes de journalistes — la sienne et celle de Québecor — et un magnat de presse qui, lui, ne sait que trop bien cracher le feu. Pour le meilleur et pour le pire, un seul des deux dragons dort sur un trésor.