En juin 1971, Richard Ouellet rencontrait Guy Lafleur et Jean Béliveau à la Laiterie Laval. À cette époque, Lafleur, alors âgé de 19 ans, venait de signer avec le Canadien de Montréal, et Béliveau prenait sa retraite, à 39 ans.

Comme si c’était hier

CHRONIQUE / Qu’ont en commun le Dalaï-Lama, Yasser Arafat, Pelé, Nana Mouskouri, Jean Béliveau et mère Teresa? Ils ont tous rencontré Richard Ouellet. Qui?

Le type s’est planté devant moi samedi au kiosque des Éditions La Presse où j’étais pour une séance de signatures, droit comme un pic, tiré à quatre épingles. Il m’a souri et tendu une enveloppe brune en me disant de lire ça, j’en ai quand même profité pour lui poser quelques questions.

Pas de scoop, dans l’enveloppe.

Des photocopies de lettres, de découpures de journaux, sur des gens que Richard Ouellet a rencontrés depuis les 60 dernières années, dans des circonstances toujours un peu spéciales. L’homme a été maire de Saint-Simon dans le bas du fleuve, mais il n’hésitait pas à monter à Québec ou à Mont­réal quand il y avait quelqu’un qui passait par là. Pour Yasser Arafat, il s’est rendu à Ottawa.

Il a réussi à croiser une quinzaine de prix Nobel.

Il est devenu ami de Jean Béliveau dans les années 1950, d’abord en lui écrivant des lettres, à partir de 1953, «quand il était dans les As de Québec», juste avant d’être recruté par le Canadien de Montréal. «Je l’ai rencontré pour la première fois en 1956 à Mont-Joli et je l’ai vu jouer pour la première fois en 1957, au Forum.»

Il était là, le 1er mai 1965. «J’ai vu le Canadien gagner la Coupe Stanley contre les Blackhawks de Chicago, c’était le septième match de la série. C’est Béliveau qui a marqué le premier but sur des passes de [Dick] Duff et [Robert] Rousseau. Et il y avait Camille Henry qui jouait pour Chicago, on n’en a pas parlé beaucoup de lui, il aurait mérité son nom quelque part. Il était sobre, les 10 dernières années…»

Je suis toujours fascinée par les mémoires encyclopédiques. À 88 ans, Richard se souvient des moindres détails.

Richard n’a jamais payé ses billets. «Jean me les a fournis pendant 40 ans, même après sa retraite. Et quand il partait en vacances aux Barbades, il me laissait sa passe.» C’est Richard qui a plaidé auprès du Larousse pour que Béliveau y rejoigne les deux autres joueurs de hockey, Maurice Richard et Wayne Gretzky. «Je leur ai envoyé, rue du Montparnasse à Paris, une lettre de deux pages chaque année pendant 10 ans et la dixième, je m’étais dit que c’était la dernière…»

Le Gros Bill a été inscrit au dictionnaire en 2013.

Richard se souvient aussi du 30 mai 1981. «J’étais chez Eaton à Québec, à Place Sainte-Foy, Nana Mouskouri était là. C’est une des plus belles personnalités que j’ai vues de ma vie, plus que tous les prix Nobel. Elle m’appelle encore monsieur le maire…»

Il conserve précieusement une photo prise avec elle. Tout comme celle de mère Teresa, il s’était faufilé à l’hôtel de ville de Québec le 11 juin 1986 pour la voir, même si on lui avait dit qu’il ne pouvait pas. 

Il a tenté sa chance. «Je connaissais Jean Pelletier!»

Le 27 juin 1982, il a accueilli l’ex-président étatsunien Jimmy Carter à l’aéroport de Mont-Joli au retour d’un voyage de pêche au saumon. En 1999, il a serré la main de Yasser Arafat à Ottawa, le leader palestinien avait reçu cinq ans plus tôt le Nobel avec Shimon Peres et Yitzhak Rabin. 

Et Mandela, dans le sous-sol de l’hôtel de ville de Montréal le 19 juin 1990, avec l’aide du maire Drapeau qui a enfreint un peu le protocole. Richard avait fait le voyage en autobus de Saint-Simon pour ça.

Il est reparti content.

Chaque fois, il prend une photo qu’il encadre et qu’il accroche chez lui. Son tableau de chasse est assez impressionnant, y figurent aussi Gilles Villeneuve, Luciano Pavarotti, Gina Lolobrigida, Jesse Owens, Joe Dimaggio, Lech Walesa et d’autres encore, la liste est étonnamment longue.

Samedi au Salon du livre, Richard était venu voir Sylvie Bernier, il a pris l’autobus le matin de Trois-Pistoles, est revenu le soir. Il connaît l’ex-plongeuse, évidemment. «Je l’ai rencontrée la première fois à Québec en 1984 grâce à Pierre Harvey, quand elle a été choisie athlète de l’année. C’était le même jour où Guy Lafleur avait annoncé sa retraite. J’avais appelé Jean Béliveau à son bureau au forum pour prendre des nouvelles, il devait être 15h. Il m’a dit : “Es-tu capable de garder un secret? Lafleur annonce sa retraite dans une heure…” Je m’en allais chez mon ami Phil Latulippe — je coordonnais ses courses —, je lui ai dit d’ouvrir la radio…»

Il se souvient aussi, comme si c’était hier, de ce jour où Sylvie Bernier a remporté sa médaille d’or aux Olympiques de Los Angeles. «C’était un soir de conseil, un lundi. Ça a bien fini la journée.»

J’ai vérifié, le 6 août 1984 était un lundi.

Richard Ouellet aime replonger dans ses souvenirs, toutes ces rencontres au gré des hasards et de ses amitiés, sans Internet ni réseaux sociaux, immortalisées par de bons vieux appareils photo. 

Et pas de mur Facebook pour les exposer à la face du monde.

Juste ceux de sa maison.