Le surintendant Peter Lambertucci, responsable de l'équipe de la sécurité nationale à la Gendarmerie royale canadienne

Comme dans un film

CHRONIQUE / Le tout Kingston s’interrogeait depuis des semaines sur le mystérieux avion qui faisait des rondes au-dessus de la ville, en plein milieu de la nuit.

L’appareil volait pendant des heures, tous feux éteints. Les autorités disaient ignorer, ou feignaient d’ignorer, l’identité du pilote et la provenance de l’appareil.

Sur les médias sociaux, les hypothèses les plus folles circulaient. Quelle était cette bête volante? Un appareil militaire? Un drone? Un ptéranodon?

Le chat est sorti du sac vendredi, alors qu’on accusait de terrorisme un jeune homme d’âge mineur à Kingston. Le mystérieux appareil était un avion de surveillance de la GRC utilisé dans le cadre de la vaste enquête ayant mené à son arrestation.

La première chose qui me frappe dans cette affaire, c’est l’ampleur des moyens déployés pour arrêter un présumé terroriste AVANT qu’il ne passe à l’acte. De la surveillance aérienne, une collaboration étroite avec le FBI américain, quelque 300 «ressources» impliquées, selon la GRC. Tout ça pour stopper un éventuel attentat avant qu’il soit commis. Énorme, non? On se croirait presque dans une télésérie d’espionnage sur Netflix.

Tout cela nous suggère que les autorités canadiennes, qui avaient obtenu un tuyau de leurs collègues américains en décembre dernier, voulaient déposer des accusations, et le plus vite possible. C’est compréhensible dans la mesure où le jeune homme arrêté aurait tenté d’en inciter un autre à poser une bombe. La police fédérale devait amasser des indices pour le prouver tout en s’assurant que le suspect ne passait pas aux actes.

Pas une mince affaire!

La police fédérale ne pouvait se permettre une bavure. Vous vous imaginez les manchettes des journaux si un attentat était commis et qu’on apprenait après coup que la police savait?

Après les attentats à Saint-Jean-sur-Richelieu et sur la colline du Parlement à Ottawa, en octobre 2014, le Canada vivait dans la peur. On s’interrogeait sur l’ampleur des ressources à allouer pour prévenir de nouvelles attaques terroristes.

Des experts nous disaient que c’était impossible de surveiller tout le monde en même temps. Dans un état de droit comme le nôtre, il fallait trouver le juste équilibre entre assurer la sécurité de la population sans entraver indûment les libertés individuelles.

La nature secrète des enquêtes policières fait que le public ne sait jamais trop quelle est l’ampleur des moyens mis en branle pour assurer la sécurité nationale.

Une intervention comme celle de Kingston nous en donne cependant une petite idée.

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Un autre aspect de cette histoire me fait craindre le pire à un an des élections fédérales, alors que l’immigration est un sujet plus délicat que jamais. 

Le deuxième homme arrêté par la GRC, sans être accusé toutefois, est d’origine syrienne. D’après les informations obtenues par CBC, sa famille a fui Damas avant d’aboutir au Canada grâce au parrainage privé des églises. La famille s’était bien intégrée, selon l’entourage. Le père, qui a parlé aux médias, remerciait d’ailleurs le Canada de l’avoir bien accueilli et se disait catastrophé de l’arrestation de son fils.

Je me souviens trop bien de ceux qui s’inquiétaient de voir Justin Trudeau ouvrir toutes grandes les frontières aux réfugiés syriens, en 2015, sous prétexte qu’on allait importer des terroristes sur notre sol. Avant de sauter aux conclusions, attendons d’en savoir plus sur les motivations de l’accusé.

Pour l’instant, on ignore s’il était motivé par une idéologie quelconque. Malheureusement, la GRC a refusé de commenter cet aspect de l’enquête. Du coup, la police fédérale laisse toute la place aux spéculations… pour le meilleur et pour le pire.