Le dilemme de la conservation

CHRONIQUE / Les plantes et les animaux vulnérables sont tributaires de certains habitats critiques. La biologie de la conservation postule que si l’on peut protéger l’habitat des dégradations occasionnées par une activité humaine, on devrait pouvoir maximiser les chances de maintenir des espèces et des populations en santé en protégeant leur habitat par des lois sévères qui limitent ces activités. L’habitat essentiel se définit quelques fois par des structures physiques, comme des îles pour la nidification des oiseaux marins, mais le plus souvent, c’est une combinaison de facteurs biologiques et physicochimiques qui définissent l’habitat et qui permettent aux espèces d’assurer leurs besoins essentiels, qui se résument à l’abri, l’alimentation et la reproduction.

L’été est à nouveau meurtrier pour les baleines noires de l’Atlantique. Cette espèce en voie de disparition, qui compte à peine 400 individus, vient d’obtenir une protection légale dans son habitat historique de la baie de Fundy. Malheureusement, elle n’y est plus. Depuis quelques années, elle se trouve de plus en plus souvent dans le golfe du Saint-Laurent, où s’est déplacée sa principale source d’alimentation. L’interférence de ces cétacés avec les activités de pêche et de transport maritime se traduit par une hécatombe. Ce sont des mammifères lents qui se nourrissent en surface. Résultat: elles sont heurtées par les grands navires lorsqu’elles croisent leur route ou s’empêtrent dans les câbles ou les filets des pêcheurs. En 2018, le gouvernement du Canada a tenté d’imposer des mesures de protection avec plus ou moins de succès. Bref, on a, après de décennies de travail et d’études scientifiques, établi une aire protégée là où il n’y a plus rien à protéger, et tout est à recommencer… Cela laisse songeur quant au dilemme de la protection des espèces menacées dans des espaces limités, dans un contexte de changements climatiques. C’est valable dans les océans comme sur les continents.

C’est une question pour laquelle j’ai essayé d’interpeller les décideurs plusieurs fois dans les dernières décennies. Se pourrait-il que les politiques de conservation, qui misent sur l’établissement d’aires protégées, soient à revoir ?

Le climat est l’une de ces composantes. Dans la vision classique de la conservation, le climat est considéré comme une variable permanente du milieu. Cela veut dire qu’on présume que dans un lieu donné, les variations de température et de précipitations se reproduiront annuellement autour de valeurs moyennes qui ne changent jamais. Dans le contexte des changements climatiques, qui va nous affecter encore plus dans les prochaines décennies, cela n’est plus valable. Les pêcheurs ont déjà noté d’importantes migrations des stocks de poissons et de crustacés. Les baleines suivent leurs proies qui se déplacent vers le nord. Leur habitat essentiel se modifie au gré de l’évolution du climat.

Cela s’avère aussi sur les continents. Les aires qu’on veut protéger pour la sauvegarde de populations vulnérables comme le caribou forestier seront peut-être désertées demain. Cela peut se produire du fait de la migration des espèces ou par l’arrivée sur le territoire d’espèces compétitrices ou de nouveaux prédateurs. Bref, l’habitat essentiel se transforme non seulement par les activités humaines qui se déroulent sur le territoire, mais aussi, sinon plus, par les effets de l’évolution du climat.

Comment résoudre ce dilemme ? En fait, il faut transformer notre conception statique de la conservation pour appliquer un modèle dynamique. Ce nouveau modèle se caractérise par un suivi biologique étroit et une collaboration avec les acteurs économiques qui interviennent sur le terrain. Le suivi biologique et la bonne compréhension de l’écologie des espèces sont indispensables. Bien sûr, il faudra imposer des zones d’exclusion, mais elles ne seront jamais permanentes parce que demain, les espèces qu’on veut protéger auront peut-être besoin de protection ailleurs.