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La question qui tue

CHRONIQUE / On a beaucoup parlé cette semaine des impacts des feux en Australie sur les animaux. Ceux qui peuplaient les massifs forestiers et les broussailles ravagés par les incendies sont morts par centaines de millions. Il faut dire que les superficies affectées sont immenses et interconnectées. Cela limite la possibilité pour les survivants de se relocaliser et de trouver ailleurs de la nourriture.

Les incendies sont des événements naturels qui se produisent périodiquement dans les écosystèmes terrestres. Selon leur intensité et leur fréquence, ils modèlent le paysage végétal. Comme ce phénomène existe depuis des millions d’années, la plupart des végétaux sont adaptés à ces perturbations et présentent des stratégies pour recoloniser le territoire après les conflagrations. Chez nous, par exemple, les épinettes noires et les pins gris ont des cônes qui résistent à la chaleur de l’incendie. Dans les trois années suivant le feu, les cônes s’ouvrent pour laisser tomber une pluie de graines qui vont germer pour recoloniser le territoire. Les bleuets ont des rhizomes enfouis dans le sol qui redonneront du feuillage dès la saison suivante. D’autres plantes ont des graines qui peuvent survivre jusqu’à un siècle et germer après l’incendie. Dans les prairies naturelles, où les feux sont communs, les herbacées ont des stratégies comparables.

Pour les animaux, le salut est dans la fuite. En revanche, avant même que les cendres ne soient refroidies, certains insectes viennent pondre leurs oeufs dans la végétation morte. C’est le cas des longicornes. Ils sont suivis par des oiseaux spécialisés comme le pic à dos noir qui se nourrissent de leurs larves. Pendant les années qui suivent, la végétation repousse et donne aux herbivores une nourriture abondante qui leur permet de refaire leurs effectifs à partir des populations qui ont survécu dans les zones qui n’ont pas été affectées, en périphérie du brûlé.

En Australie, les pratiques traditionnelles des Aborigènes incluaient des brûlages contrôlés en hiver. Cela permettait de morceler le territoire et d’éviter l’accumulation de trop grandes quantités de carburant. Mais ce n’est plus le cas aujourd’hui. Il y a donc de très vastes territoires forestiers interconnectés. Avec les températures qui excèdent les 40 degrés Celsius depuis la mi-décembre, le terrain est extrêmement sec et la moindre étincelle provoque des incendies qui deviennent rapidement incontrôlables. Tout est dévasté sur des centaines de kilomètres carrés. Bien que certains charognards trouvent maintenant du kangourou rôti à foison, les herbivores n’ont plus rien à se mettre sous la dent tant que la pluie n’aura pas permis à l’herbe de repousser. Il faudra sans doute de nombreuses années pour que la faune puisse recoloniser ce territoire si les incendies ne reviennent pas de saison en saison. C’est pourtant ce qu’on prévoit avec le réchauffement du climat qui amène des températures de plus en plus élevées et des sécheresses plus longues et intenses. Cela laisse craindre que certaines espèces voient leurs chances de recoloniser les territoires perturbés s’amenuiser au point de les amener au bord de l’extinction.

Changements climatiques et biodiversité seront des thèmes à l’ordre du jour de la communauté scientifique en 2020.

L’IPBES, un groupe scientifique comparable au GIEC, mais spécialisé sur les questions de biodiversité (https://ipbes.net/frontpage), publiera son rapport complet en prévision de la 15e Conférence des Parties de la convention sur la biodiversité qui aura lieu à Kunming, en Chine, cet automne. Comme les experts de la biodiversité travaillent en étroite collaboration avec les experts des changements climatiques, il ne fait pas de doute que la question de l’impact des incendies sur la biodiversité dans un monde qui se réchauffe sera au coeur des préoccupations. La voilà, la question qui tue !