Halte à l’exportation des déchets !

CHRONIQUE / Le commerce international est un phénomène aussi vieux que la civilisation. Dans l’antiquité, les Phéniciens parcouraient la Méditerranée, des caravanes de marchands suivaient la route de la soie, de la Chine jusqu’à Antioche en passant par l’Afghanistan, l’Iran et le Moyen-Orient. Le trafic des galions entre l’Amérique centrale et l’Espagne, la route du rhum et du sucre, et l’exportation de bois et de fourrures ont créé notre infrastructure économique et fait la richesse des empires. Aujourd’hui, plus que jamais, les échanges commerciaux ne cessent d’augmenter en volume. Cela se reflète dans la croissance du trafic maritime, ferroviaire et routier.

Si, dans le passé, on exportait et importait des marchandises de grande valeur, aujourd’hui, les navires transportent n’importe quoi, y compris des conteneurs de déchets. Sous prétexte que la main-d’oeuvre y est peu chère, on envoie recycler chaque année des millions de tonnes de déchets plus ou moins bien triés, des pays industrialisés vers des pays en voie de développement. Comme on l’a vu récemment avec le contentieux entre le Canada et les Philippines, les déchets exportés par certaines entreprises ne sont carrément pas recyclables. En conséquence, comme le dénonçait Greenpeace en début d’année, des déchets de plastique canadiens se retrouvent sur les plages indonésiennes. Bref, pas vus pas pris, nous exportons nos problèmes plutôt que de payer le prix d’une bonne gestion des matières résiduelles. C’est un peu comme si on abaissait nos exigences environnementales au même niveau que celles des pays où nous exportons nos déchets. Il y a là une grande hypocrisie et un enjeu environnemental mondial qui affecte la biodiversité, la santé des populations exposées aux résidus et les changements climatiques. Mais le commerce international ne tient pas compte de ce genre de choses et les pays qui reçoivent les déchets peuvent rarement les refuser.

La situation était bien pire il y a trente ans. Je me souviens, en 1991, quand je faisais une mission en Haïti pour les Nations Unies, que des bateaux en provenance des États-Unis avaient déchargé des cargaisons de déchets industriels toxiques qui avaient été épandus dans des champs par des paysans illettrés qu’on avait convaincus qu’il s’agissait d’engrais chimiques. Pollution, ruine et désolation pour les victimes, mais personne n’a inquiété les exportateurs. Cette situation était si commune à l’époque que les Nations Unies ont amené les pays membres à signer et à ratifier la Convention de Bâle sur le contrôle des mouvements transfrontaliers des matières dangereuses et leur élimination, qui est entrée en vigueur en 1992.

Le 10 mai dernier, les 180 pays signataires de la Convention de Bâle ont ajouté les déchets plastiques à la liste des déchets pour lesquels l’exportateur devait obtenir une permission du pays importateur. La fermeture des frontières de la Chine, qui était jusqu’à récemment le principal débouché de nos centres de tri, a initié le mouvement. Les flux de matières résiduelles de mauvaise qualité ont été détournés vers d’autres pays dans le cadre d’ententes entre grossistes et entreprises locales. Dorénavant, les États auront leur mot à dire pour éviter de devenir la poubelle des pays riches. Concrètement, les déchets plastiques contaminés ou en mélange sont intégrés à la liste orange de la Convention de Bâle, nécessitant l’accord de l’État destinataire avant exportation.

L’exportation des déchets est un piège. Elle nous libère de la responsabilité d’une production et d’une consommation plus durables. Si nous devions payer le vrai prix de la gestion des matières résiduelles, nul doute qu’il deviendrait plus avantageux de s’inscrire dans l’économie circulaire. En donnant aux pays en développement la possibilité de refuser nos déchets ou nos matières de mauvaise qualité, nous aurons un incitatif à faire mieux.