Faut-il couper plus de forêts ?

CHRONIQUE / La semaine dernière, le ministre des Forêts, de la Faune et des Parcs, Pierre Dufour, a déclaré en substance « qu’il fallait couper plus de forêts pour lutter efficacement contre les changements climatiques », suscitant un tollé général. Au-delà des cris d’orfraie, qu’en est-il exactement ?

Dans son enthousiasme, le ministre a pris un raccourci dangereux avec des notions qu’il ne maîtrise sans doute pas vraiment. S’il est vrai que de jeunes arbres absorbent plus de CO2 par hectare qu’une forêt mature, pendant une certaine période de leur croissance, cela n’est vrai que partiellement. Selon les espèces, la vitesse de croissance est maximale après 20 à 30 ans et elle décroît ensuite après 50 ou 60 ans, pour s’arrêter dans les vieilles forêts. La vitesse de croissance est une bonne mesure de la quantité de CO2 captée par les arbres, donc de leur contribution à la lutte aux changements climatiques, mais elle n’est pas la seule. Les forêts plus vieilles poussent moins vite ou pas du tout, mais elles n’en font pas moins la photosynthèse. À la différence de la jeune forêt, le carbone s’accumule alors dans les sols et le bois mort. Tant que l’arbre n’est pas complètement décomposé, il reste dans l’écosystème une quantité de CO2 séquestrée qui ne contribue pas au réchauffement climatique.

Si on coupe une forêt, on prélève un stock de carbone. Une partie de ce stock est mise en circulation par les microorganismes du sol qui décomposent la matière organique déjà présente et les débris ligneux laissés sur le parterre de coupe. Une partie sera exportée vers les usages industriels. Trois grands débouchés sont possibles : le bois d’œuvre, les copeaux qui feront des panneaux, du papier ou du carton, et les écorces et sciures qui seront brûlées pour l’énergie. Les matériaux à longue durée de vie conserveront leur carbone tant qu’ils ne seront pas brûlés ou décomposés. Cela peut durer des siècles. Les poutres du toit de la cathédrale Notre-Dame de Paris ont conservé leur carbone pendant près d’un millénaire. Le stock de carbone qui avait été prélevé lors de leur coupe au 11e siècle a pu se reconstituer bien des fois depuis.

Voilà ce qui explique peut-être la déclaration du ministre. Dans un contexte plus restrictif, en forêt boréale, la portion du bois qui sert à fabriquer des matériaux durables peut rester intacte pendant plus d’une rotation, ce qui constitue un gain net en termes climatiques. Les autres usages remettent rapidement en circulation le CO2. En revanche, si on utilise le bois pour substituer d’autres matériaux plus émetteurs comme l’acier, le béton ou les carburants fossiles, il y a un gain net.

Faut-il couper la forêt pour lutter contre les changements climatiques alors ? Oui et non. Le gouvernement du Québec ne semble jamais avoir réalisé le potentiel de ses immenses forêts comme puits de carbone dynamiques. Nous nous contentons de prélever en fonction de la demande sans tenir compte du bénéfice carbone. C’est bien dommage. Devant le défi d’atteindre la carboneutralité en 2050 pour limiter le réchauffement à moins de 1,5˚ C, le Québec pourrait tirer un énorme avantage de ses forêts.

Pour cela, il faudrait se donner une stratégie permettant de maximiser la valeur carbone de nos forêts et des produits qu’on peut en tirer. On pourrait ainsi créer de nouveaux puits de carbone en reboisant des landes forestières pour en tirer des crédits compensatoires, adopter des pratiques sylvicoles maximisant la productivité, utiliser plus de produits du bois dans l’immobilier, produire avec les résidus des carburants comme le gaz naturel renouvelable, les granules et fabriquer du biochar pour divers usages. Tout cela peut se faire sans affecter la biodiversité et en stimulant la créativité et l’économie des régions. Alors, Monsieur le Ministre, c’est un peu plus long, mais c’est ce qu’il faut faire avec la forêt pour lutter contre les changements climatiques !