Des impacts insoupçonnés

CHRONIQUE / La Chine est un énorme importateur de grains. Non seulement elle doit nourrir sa population de plus en plus urbanisée et avide de protéines animales, mais comme vous pourrez le constater au supermarché, les produits alimentaires chinois envahissent nos épiceries. L’agriculture chinoise est beaucoup plus performante qu’autrefois, mais elle est menacée dans certaines régions par la désertification, l’industrie et l’étalement urbain. Le pays profite donc de ses échanges commerciaux internationaux pour fournir le complément. Et puis, les Chinois aiment manger de la viande. À mesure qu’ils s’enrichissent, il leur en faut toujours plus. Donc, plus de grain qu’ils ne peuvent en produire.

Depuis l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, les États-Unis et la Chine se font une guerre commerciale à coup de tarifs douaniers. Cette guerre s’est traduite par une réduction des importations chinoises de soja américain destiné à nourrir le bétail. En 2016, la Chine avait acheté 37,6 millions de tonnes de soja aux États-Unis. De 2017 à 2018, cette quantité a baissé de moitié, remplacée par des importations de soja brésilien. S’ajoute à cela la décision de Beijing de cesser l’importation de canola canadien dans le bras de fer qui résulte de la demande américaine d’extradition de Meng Wanzhou, cadre supérieur de Huawei. Or, le tourteau de canola est lui aussi utilisé dans les moulées pour l’alimentation du bétail.

Bref, pour des raisons politiques, la Chine doit se tourner vers d’autres fournisseurs et c’est le Brésil qui est le « choix du président Xi Jinping ». Soit. Mais qu’est-ce que cela signifie en termes d’impacts environnementaux ? Dans un article paru dans la revue Nature le 27 mars dernier, des chercheurs s’inquiètent de la pression supplémentaire que cette demande accrue pourrait avoir sur la destruction de la forêt amazonienne.

En effet, pour produire l’équivalent des grains manquants, le pays du président Jair Bolsonaro devra augmenter sa production d’au moins 17 %, ce qui ne pourra se faire qu’en ouvrant de nouvelles terres à la culture du soja. Ce sont plus de 7 millions d’hectares de forêts tropicales pluvieuses qui devraient ainsi être coupées pour céder la place à la production agricole. Pour donner une proportion, c’est le double de la surface qui a été coupée lors des pics de déforestation au Brésil en 1995 et 2004. Comme Bolsonaro n’a pas caché ses positions prodéforestation pendant la campagne électorale qui l’a porté au pouvoir en 2018, il y a de quoi craindre.

La forêt tropicale humide est l’écosystème continental dans lequel on retrouve la plus grande biodiversité. Des pertes de cette ampleur posent trois problèmes écologiques. D’abord, la perte d’habitats pour des espèces dont les effectifs sont mal connus ou menacés d’extinction. Ensuite, la biomasse présente sur ces territoires est un immense réservoir de carbone. Les arbres absorbent et stockent jusqu’à 50 fois plus de CO2 chaque année que leurs équivalents nordiques. Lorsque ces forêts sont coupées pour faire de l’agriculture, la majeure partie des arbres sont brûlés, ce qui remet en circulation le CO2 et contribue aux changements climatiques. Enfin, la forêt protège les sols contre l’érosion. Les cultures agricoles qui les remplacent épuisent très vite les nutriments et le lessivage dû aux pluies transporte les sols vers les cours d’eau et provoque l’eutrophisation des eaux côtières.

C’est l’un des côtés pervers de la mondialisation. Les chicanes politiques et économiques des uns entraînent la dégradation de l’environnement des autres. Malheureusement, cela ne semble pas peser lourd dans l’équation !

Si on en croit les chercheurs, la bataille pour conserver la forêt amazonienne est perdue d’avance, à moins d’une trêve dans la guerre des tarifs ou de l’exclusion du soya des marchandises litigieuses. Quant au canola, on « Huaweira » !