25 ans, minimum !

CHRONIQUE / La semaine dernière, à l’occasion d’un court séjour à Montréal, deux rencontres m’ont inspiré ce titre, paraphrasant l’humoriste Michel Barrette dans son personnage de Roland Hi Ha Tremblay . Le recul du temps permet de comprendre l’évolution d’une société. Ce n’est pas toujours drôle de vieillir, mais c’est clairement mieux que l’alternative.

Il y a trente ans cette année que j’ai publié mon premier livre sur les changements climatiques, Vers un réchauffement global ?, écrit avec mon collègue Léon Rodier, professeur de chimie au Cégep de Saint-Félicien, et préfacé par Pierre Dansereau, le père de l’écologie au Québec. D’où nous était venue l’idée de publier ce livre à une époque où bien peu de monde se préoccupait du climat planétaire ? La création du GIEC en 1988 avait piqué notre curiosité.

Il faut dire que l’hypothèse qu’un doublement de la concentration de CO2 dans l’atmosphère n’était pas jeune. En 1896, le chimiste suédois Svante Ahhrenius, prix Nobel en 1903, avait postulé que le doublement de la concentration de CO2 causé par l’utilisation du charbon allait provoquer un réchauffement global de l’ordre de + 4 degrés Celsius. La concentration de CO2 atmosphérique mesurée depuis 1958 ne cessait d’augmenter. Il fallait creuser la question.

La semaine dernière, le rapport annuel sur les risques du Forum économique mondial (https://www.dw.com/en/wef-risks-report-ranks-climate-change-as-biggest-global-threat/a-51 997 420) plaçait le risque climatique en tête des dangers qui guettent la stabilité du monde. Car nous y sommes, les prévisions faites il y a déjà longtemps se matérialisent. L’année 2019 a été la deuxième plus chaude jamais enregistrée depuis 1880.

Les gouvernements, les entreprises, les fonds de pension et les investisseurs commencent à réagir devant ce risque qu’ils ont trop longtemps voulu ignorer. Dans l’urgence naturellement, tout coûte cher. Les recherches qu’on aurait dû faire il y a quinze ans pour se protéger efficacement aujourd’hui ne peuvent évidemment pas donner de réponses aux décideurs. C’est ce que nous déplorions avec un collègue climatologue en évoquant un colloque que nous avions organisé en 1995. Pourquoi ne nous ont-ils pas entendus il y a 25 ans ?

Mais il y a des gens qui nous ont écoutés à l’époque, comme me le témoignait une professeure au Collège Maisonneuve, où l’on m’avait invité à parler de carboneutralité. En 1989, elle participait à La bise d’automne, organisée par Environnement Jeunesse, où j’avais présenté une conférence sur ce qui allait devenir Vers un réchauffement global ? l’année suivante. Ces jeunes, qui avaient à l’époque 17 ou 18 ans, ont travaillé à créer du changement à leur échelle. Adultes, ils enseignent à leur tour et continuent de motiver les générations montantes à prendre leurs responsabilités environnementales.

Bref, les changements sociaux s’élaborent dans le temps long. Vingt-cinq ans, c’est un minimum !

Faut-il déplorer que les décideurs restent sourds à la science ? Sans doute. Faut-il être découragés de cette inertie ? Pas vraiment. La science et les idées progressent beaucoup plus vite que la société, comme la petite roue d’un engrenage tourne plus vite que la grande. Mais contrairement à l’engrenage qui est mécanique, il n’y a pas d’interface solide qui les relie. Il faut des communicateurs, des vulgarisateurs et des enseignants pour que les travaux des chercheurs finissent par toucher les décideurs, trop occupés à maintenir le statu quo.

Dans 25 ans, Charles, le plus jeune de mes petits-enfants, aura 30 ans. La société aura changé et peut-être l’humanité aura-t-elle commencé son périple vers la carboneutralité en 2050. Peut-être ? Il le faut. L’intégration croissante du risque climatique par les courants dominants de l’économie mondiale me semble une prémisse d’un changement durable et profond.

Mais pour y arriver, il faudra 25 ans, minimum !