Benoit Duval, un technologue en radiologie à la retraite de l’Hôpital Montfort, conserve précieusement la carte postale de son grand-père dans un cadre.

«Chère mère, la guerre est finie»

CHRONIQUE / «Chère mère, un mot pour vous annoncer la grande et bonne nouvelle: la guerre est finie. Vous devez le savoir maintenant, la paix a été signée à 12 heures. Il ne nous reste plus qu’à retourner au Canada.»

En fouillant dans une boîte à chaussures pleine de vieux papiers dans la résidence de son père à Maniwaki, Benoit Duval a mis la main sur un document fascinant.

Une carte postale écrite de la main de son grand-père Norbert Duval au tout dernier jour de la Première Guerre mondiale, alors qu’il servait en France comme soldat au sein du corps expéditionnaire canadien.

La lettre est datée du 11 novembre 1918, le jour même de la signature de l’Armistice.

«Ma lettre a 100 ans», constate M. Duval en exhibant le morceau de papier jauni où son aïeul se réjouit de voir s’achever ce qui était alors le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité.

«Ici, c’est la grande fête de la victoire, écrit Norbert à l’intention de sa mère Julienne Duval restée à Gracefield. Quel beau jour pour tout le monde. Je vous dirais qu’il y a des larmes de joie. Ce soir, je vais à Paris. Hier soir, nous avons fêté près d’ici. Les feux d’artifice et la Marseillaise n’ont pas été oubliés. C’est la victoire depuis si longtemps désirée.»

Benoit Duval, un technologue en radiologie à la retraite de l’Hôpital Montfort, conserve précieusement la carte postale de son grand-père dans un cadre.

«Ce qui m’émeut, c’est d’imaginer mon grand-père en train d’écrire cette carte à sa mère. Où était-il? Que faisait-il? Je l’ignore. Je n’ai jamais eu l’occasion de le lui demander. Il est décédé en 1968, alors que j’avais environ 10 ans.»

Bonne question: où était Norbert Duval au moment d’écrire cette lettre? Sur le bord d’une tranchée, le casque de travers, un coquelicot coincé entre les lèvres? Accoté sur un tank, dans un champ de bataille boueux du nord de la France?

Une recherche dans les archives militaires de Bibliothèque et Archives Canada a permis d’élucider un peu la question.

La réalité est moins romantique: il se trouvait probablement dans un hôpital militaire à Camiers, dans le Pas-de-Calais, à soigner une infection.

En parcourant ses états de service, on peut mesurer à quel point des gens ordinaires comme Norbert Duval, un jeune agriculteur de 20 ans, ont été aspirés par le cours de l’histoire et amenés à vivre une aventure extraordinaire.

Après son enrôlement en novembre 1916, il a traversé l’Atlantique à bord d’un paquebot, le SS Scandinavian, réquisitionné par l’armée britannique pour servir au transport des troupes.

En France, il s’est retrouvé au sein du 230e bataillon, une unité de voltigeurs forestiers composés de Canadiens français qui n’a pas été au feu. Norbert Duval a été démobilisé en mai 1919, six mois après la fin du conflit.

Après la guerre, Norbert Duval s’est marié, a eu des enfants. Il a même songé à reprendre du service après le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Il était alors maire du canton de Wright, qui englobait le territoire autour de Gracefield.

«Malgré tout ce qu’il avait vécu, il était prêt à retourner à la guerre», raconte Benoit Duval. Il a mis la main sur un rare document d’archives de l’Office national du film qui en témoigne. «Un maire rentre à l’armée», commence le court-métrage. On y voit Norbert Duval, en uniforme, accompagner des jeunes hommes au centre de recrutement de Hull.

Outre la carte postale, Benoit Duval soupçonne que son grand-père lui a fait un autre clin d’oeil du passé, il y a quelques années.

Un soir qu’il travaillait à l’hôpital Montfort, il est appelé au chevet d’une patiente pour prendre une radio. C’est la fin de son quart de travail. Il hésite. J’y vais, ou je laisse mon remplaçant y aller?

Il décide d’y aller.

Dans le lit voisin de sa patiente, une vieille dame l’écoute parler dans l’obscurité de la chambre. «Comme vous avez une belle voix, lui dit-elle. C’est quoi votre nom?»

Quand Benoît lui répond qu’il est un Duval, le visage de la vieille dame s’illumine. «J’ai été amoureuse d’un monsieur Duval, lui confie-t-elle. Mais la guerre nous a séparés.»

«Je lui ai demandé le prénom de son amoureux, poursuit Benoit. C’était Norbert. C’était mon grand-père. Quand je le lui ai dit, un sourire est apparu sur son visage. Il est resté jusqu’à ce que je quitte la chambre. Elle est décédée dans les jours suivants.»

Benoît Duval hoche la tête en repensant à cet épisode. «Si j’étais resté dans mon bureau au lieu d’aller voir la patiente, je n’aurais jamais rien su de tout cela. Dois-je y voir un signe du destin?»

Je l’ignore, M. Duval. Mais c’est une sacrée belle histoire.