Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
«Tout le mouvement de la négritude et de la réappropriation de ce terme par des intellectuels francophones antillais, africains, je pense qu’on doit pouvoir en parler à l’intérieur de nos universités», a déclaré la cheffe libérale Dominique Anglade.
«Tout le mouvement de la négritude et de la réappropriation de ce terme par des intellectuels francophones antillais, africains, je pense qu’on doit pouvoir en parler à l’intérieur de nos universités», a déclaré la cheffe libérale Dominique Anglade.

C’est désespérant, mais ne désespérons pas

CHRONIQUE / Il faut faire preuve d’empathie et tenir compte des intentions et du contexte, mais aucun mot ne peut être interdit d’emblée à l’université ou dans l’espace public, et ce, même s’il est prononcé par «un membre des groupes dominants» — pour reprendre l’expression du recteur de l’Université d’Ottawa.

Jacques Frémont soutient que «les membres des groupes dominants n’ont tout simplement pas la légitimité pour décider de ce qui constitue une microagression».

Prenons-le au mot pour démontrer que ce n’est pas cette appartenance ou cette ­non-appartenance qui forge la façon de voir. Ayant déjà cité l’écrivain Dany Laferrière, je citerai cette fois Dominique Anglade, laquelle s’est exprimée au lendemain de cette sortie du recteur.

«Oui, le mot nègre est un mot chargé, dit évidemment la cheffe du Parti libéral du Québec. Il est chargé émotivement parce qu’il fait référence à toute une histoire; l’histoire de l’esclavage, l’histoire de la colonisation. Et c’est un mot qui rend bien des personnes extrêmement mal à l’aise.»

Voilà justement pourquoi, estime-t-elle, des «environnements où l’on peut avoir des échanges et discuter de ça» doivent exister. «Et quel meilleur endroit que nos universités pour pouvoir avoir cette forme d’échange là?» demande-t-elle.

Dans ce dossier, on fait face à des murs culturels. C’est que le mouvement dit «de la négritude», né dans l’entre-deux-guerres, a eu davantage de retentissement dans la francophonie que dans le reste du monde. Là encore, Mme Anglade dit que c’est un vrai sujet. «Tout le mouvement de la négritude et de la réappropriation de ce terme par des intellectuels francophones antillais, africains, je pense qu’on doit pouvoir en parler à l’intérieur de nos universités.»

La liberté de débattre sans tabou est conciliable avec le respect des autres. Elle doit absolument l’être, en tout cas. C’est sans doute l’un des enjeux les plus importants de nos sociétés à notre époque.

Le respect d’autrui… Disons-le encore une fois : c’est exactement l’attitude adoptée par Verushka Lieutenant-Duval, la professeure lâchement abandonnée par son institution. Elle n’a pas diffamé, elle n’a pas calomnié, elle n’a pas voué à la vindicte; toutes des choses, par contre, dont elle a par la suite été victime.

Dans le respect des sensibilités d’autrui... C’est exactement ce qu’ont fait les 34 premiers professeurs qui se sont portés à sa défense. Pour eux, il est clair que l’université constitue un lieu où l’on doit pouvoir utiliser un mot controversé si c’est pour en faire la critique ou expliquer une situation. Ces mêmes professeurs ont aussi affirmé haut et fort la nécessité de lutter contre le racisme «systémique».

Malgré toutes leurs sensibilités, ces enseignants ont aussi été victimes de cyberintimidation. Ces attaques ont sans doute été le fait de personnes qui n’ont pas lu leur message, qui se sont enflammées à partir de raccourcis et d’anathèmes diffusés sur les réseaux sociaux.

La haine en ligne est un autre problème majeur de nos sociétés. Ces réseaux sont souvent des propagateurs de haine.

En passant, ces militants ont-ils réalisé qu’ils s’en sont pris à des alliés dans la lutte contre le racisme?

Il ne faut jamais sous-estimer le poids des mots. La vie en société ne peut se concevoir qu’avec de l’empathie. Des termes sont indéniablement blessants. Mais on ne doit pas condamner leur emploi lorsqu’ils ne visent pas à blesser, lorsqu’ils sont par exemple utilisés dans une perspective critique.

Au fond, c’est un principe qu’il faut défendre. C’est ce qu’a fait l’Assemblée nationale en adoptant une motion unanime et équilibrée à ce sujet, jeudi. Les situations où le mot honni peut être employé sont rares et le demeureront.

Pour être de bon compte

Partons ailleurs. Samedi dernier, j’ai déploré le fait qu’on ne s’était pas entendu à l’Assemblée nationale sur l’observation d’une minute de silence à la mémoire de Pierre Laporte, enlevé par le FLQ et retrouvé mort il y a 50 ans. Il n’est donc que justice que je souligne ici qu’on y est finalement parvenu ce mardi. Tous les partis ont unanimement salué par une minute de silence la mémoire de l’ex-ministre québécois. Dans la foulée, le péquiste Pascal Bérubé a demandé de ne pas oublier que près de 500 Québécois ont été arrêtés injustement à cette époque.

Après la mort sous les insultes racistes de Joyce Echaquan, j’avais aussi déploré que les députés fassent fi d’une formation sur «les réalités autochtones» qui leur avait été suggérée dans un projet de réforme parlementaire. Encore là, pour être de bon compte, je dois noter qu’à l’initiative du nouveau ministre des Affaires autochtones, Ian Lafrenière, tous nos parlementaires viennent d’adopter une motion prévoyant qu’ils en suivront une à partir d’octobre 2021.

Une autre motion adoptée par l’Assemblée nationale et à laquelle il faut faire écho dans ce texte est celle condamnant la barbarie perpétrée par un terroriste islamiste en France et rendant hommage à l’enseignant Samuel Paty.

Tous ces sujets sont différents. Aucun n’est semblable. Aucun n’est comparable. Mais tous paraissent malheureusement reliés par des fils ou par des pointillés.

C’est désespérant. Mais ne désespérons pas.