Mylène Moisan
Sur le grand mur de la cuisine d’Anick Bégin, une fresque, un peu comme celle de la grotte de Lascaux, qui raconte une histoire.
Sur le grand mur de la cuisine d’Anick Bégin, une fresque, un peu comme celle de la grotte de Lascaux, qui raconte une histoire.

Ce qui reste du confinement

CHRONIQUE / Sur le grand mur de la cuisine d’Anick Bégin, une fresque, un peu comme celle de la grotte de Lascaux, qui raconte une histoire.

Le confinement.

Anick enseigne les maths et les sciences au secondaire, elle est partie de l’école le jeudi 12 mars en disant «à lundi», ils annonçaient une tempête le lendemain. Le lendemain, François Legault a mis le Québec sur «pause», elle et ses deux filles de 7 et 11 ans se sont retrouvées encabanées chez elles. 

«On était encore un peu dans l’ambiance de la relâche, on ne réalisait pas vraiment ce qui se passait. Mais ce qu’on voyait aux nouvelles, ce n’était pas très bon, on n’avait plus le droit d’aller nulle part, les filles ne pouvaient pas voir leurs amies. Je me suis demandé: "qu’est-ce que je fais?"»

Elle a commencé par faire taire les cadrans. 

Puis elle s’est dit qu’elle et ses filles allaient avoir du plaisir malgré tout. «Dès la première semaine, on se levait, on se faisait à déjeuner, mes filles adorent cuisiner. Et puis j’ai eu l’idée de faire la fresque dans la cuisine, j’ai sorti les crayons, on s’est mis à dessiner. C’était l’fun, dessiner sur le mur!»

Le fantasme de tous les enfants.

Début avril, son téléphone a sonné. «J’avais offert à ma sœur de lui donner un coup de main, elle est infirmière à Joliette, elle a dit qu’elle allait y penser. Elle m’a rappelée pas très longtemps après, il y avait un cas où elle travaille, elle m’a demandé : «Est-ce que je pourrais aller te porter les filles?»» 

Les filles, c’est trois ados, une de 13 ans et des jumelles de 14. Elles sont débarquées quelques jours plus tard avec leurs valises et un ukulele dans le demi-sous-sol de leur tante Anick, elles ont choisi la plus petite des trois chambres, s’y sont installées sans savoir pour combien de temps.

«C’est là que l’aventure a commencé.»

Anick s’est retrouvée du jour au lendemain avec cinq filles dans son 5 et demi. «On avait toujours un projet. Chaque jour, on faisait une photo et une vidéo qu’on envoyait à ma sœur, on faisait des karaokés… On a installé des lumières de Noël sur le plafond du salon pour nos «raves»!»

Elles ont continué la fresque.

Anick a trouvé des idées sur son fil Facebook, comme celle de se promener le soir avec des «lightsticks», elle l’a fait deux fois, ça et les desserts qu’elles ont cuisinés ensemble, le comptoir blanchi de farine, avec des effluves de chocolat et de fraises qui flottaient dans la maison.

Mais surtout, elles ont pris le temps de se parler. «Les plus beaux moments, ça a été les discussions. On a parlé beaucoup, beaucoup, beaucoup, de plein de choses, par exemple des premières relations amoureuses. Nous avions le temps, elles se sont confiées à moi, autant mes filles que mes nièces. Les discussions étaient souvent spontanées, autour de la table de la cuisine, sur le sofa, et c’est dans ces échanges-là qu’on s’est découvertes. Ça nous a vraiment rapprochées.»

Puis, après deux semaines, la sœur d’Anick a appris qu’elle avait la COVID, avec toute l’inquiétude qui vient avec. «Ça a été un lundi, l’annonce, ça a perturbé les filles, elles étaient inquiète. Le jour, elles ne le laissaient pas trop paraître, mais le soir, je les entendais pleurer dans leur chambre.»

Le matin, plutôt en fin d’avant-midi quand ses trois nièces se levaient, Anick les réconfortait.

Quand l’école a repris, Anick a intégré l’enseignement à distance par vidéo des cinq filles, les deux siennes ont préféré rester à la maison, sa petite passait ses journées en pyjama. Elle s’est remise aussi à enseigner les maths et les sciences à ses groupes, à travers les karaokés et la fresque.

Et pas de chicane dans la cabane.

Il a fallu huit ou neuf tests à la sœur d’Anick avant d’en avoir deux négatifs de suite, elle a été officiellement guérie début juin. Elle a rappelé : «je viendrais chercher les filles maintenant»… Anick savait que ça arriverait tôt ou tard, elle souhaitait que ça n’arrive pas trop vite. «Quand ma sœur est arrivée, il y a eu une euphorie au début, mais quand le moment de partir est venu, ma grande s’est mise à pleurer, et toutes les filles se sont mises à pleurer.»

Anick s’est retenue. 

«Le même jour, je suis allée porter mes filles chez leur père, je me suis dit que ça serait plus facile pour elles d’être dans un autre milieu, de ne pas avoir à sentir l’absence de leurs cousines, qu’elles appelaient leurs grandes sœurs…» Quand je suis revenue, je me suis mis à faire du ménage, même si ce n’était pas sale, il fallait que je m’occupe. C’est allé au lendemain matin, en me levant, j’ai pleuré, je me retrouvais seule. Je ne suis pas quelqu’un qui s’ennuie, mais je me suis rendu compte que ce que je venais de vivre a été quelque chose de tellement riche.»

Le confinement, pour Anick, a été «une des plus belles périodes de ma vie», rien de moins. «De voir s’épanouir ces cinq filles-là, c’était vraiment beau. Et j’ai réalisé qu’on met énormément de pression sur nos enfants, pour qu’ils fassent les choses à notre façon et à notre rythme. Il faut leur faire confiance, ils vont faire les choses dans leur temps à eux. Quand l’école va recommencer, on va prendre ça plus relaxe. Nos enfants, ce n’est pas nous, ce sont des êtres à part entière. Je le savais déjà, mais je l’ai réalisé plus en vivant le confinement avec elles.»

La fresque reste là pour le lui rappeler.

Anick a trouvé des idées sur son fil Facebook, comme celle de se promener le soir avec des «<em>lightsticks</em>».