Brigitte Breton
«Ça ne prend pas que des bras. Ça prend aussi des professionnels et des leaders», soutient-elle. «Il y a tellement autre chose que les bains et la bouffe». Il faudrait par exemple plus d’infirmières en prévention des infections, d’ergothérapeutes, de psychologues, de physiothérapeutes.
«Ça ne prend pas que des bras. Ça prend aussi des professionnels et des leaders», soutient-elle. «Il y a tellement autre chose que les bains et la bouffe». Il faudrait par exemple plus d’infirmières en prévention des infections, d’ergothérapeutes, de psychologues, de physiothérapeutes.

Plus que des soins de gardiennage pour les aînés

CHRONIQUE / Ne nous leurrons pas. Si le gouvernement s’en tient à construire des maisons des aînés et à ajouter des préposés aux bénéficiaires dans les CHSLD et à mieux les rémunérer, l’objectif d’améliorer significativement le traitement réservé aux personnes âgées hébergées dans des centres de soins de longue durée ne sera pas atteint. Il faut plus que des soins «de gardiennage» et de «jolies bâtisses».

C’est du moins l’avis de Francine Ducharme, doyenne et professeure titulaire à la Faculté des sciences infirmières de l’Université de Montréal, coauteure d’un rapport sur la COVID-19 et l’avenir des soins de longue durée commandé par la Société royale du Canada et rendu public la semaine dernière.

En entrevue téléphonique, Mme Ducharme précise que son avis est scientifique et non politique. De 2000 à 2015, elle a été titulaire de la chaire Desjardins en soins infirmiers à la personne âgée et à la famille.

La docteure en sciences infirmières dit trouver intéressant que Québec augmente le nombre de préposés aux bénéficiaires et bonifie leurs salaires. Elle estime toutefois que ce n’est qu’une partie de la solution pour offrir une meilleure qualité de soins et une meilleure qualité de vie et de fin de vie aux aînés. Cela vaut d’un océan à l’autre.

«Ça ne prend pas que des bras. Ça prend aussi des professionnels et des leaders», soutient-elle. «Il y a tellement autre chose que les bains et la bouffe». Il faudrait par exemple plus d’infirmières en prévention des infections, d’ergothérapeutes, de psychologues, de physiothérapeutes.

Si on comptait plus de médecins et d’infirmières dans les soins de longue durée, on pourrait, selon Mme Ducharme, éviter que de vieux malades soient transférés à l’hôpital pour aller mourir à l’urgence ou dans un corridor.

Dans leur rapport, elle et neuf autres chercheurs signalent que les besoins sociaux et médicaux des personnes admises dans les soins de longue durée sont plus complexes qu’il y a une dizaine d’années. Les deux tiers souffrent de démence, 87% ont un trouble cognitif et 25% éprouvent un trouble cognitif grave. Il importe donc d’aller au-delà des simples soins de base.

«Les soins donnés aux personnes avec une démence sont exigeants et spécialisés. Ils doivent être fournis par un personnel instruit et compétent. Il est absolument faux de prétendre que n’importe qui peut fournir les soins de santé et sociaux dont ont besoin les personnes atteintes de démence», écrivent les experts.

Mme Ducharme signale qu’il est important que tout le personnel soit formé pour savoir comment agir avec une personne avec des déficiences cognitives qui peut se montrer agressive ou passive. Le «tender loving care» a des limites.

Les auteurs relèvent aussi qu’à travers le Canada, la recherche pressante d’une réduction des coûts s’est traduite par une diminution des services réglementés même si les besoins des résidents des centres de soins de longue durée étaient en croissance.

Ne concluez pas que les experts prêchent pour leur paroisse et que leur but est de remplir les CHSLD ou les maisons des aînés d’infirmières, de médecins ou de spécialistes.

À plus d’une reprise dans leur rapport, ils soulignent la nécessité de mieux traiter les préposés aux bénéficiaires, mais aussi les employés à l’entretien ménager, aux services alimentaires et à la lessive.

Ils font ressortir que plus d’une catégorie d’employés est requise pour bien prendre soin des hommes et des femmes en soins de longue durée. Plusieurs éléments doivent être réunis pour garantir une qualité de soins et de services.

Or, jusqu’à maintenant, le gouvernement Legault semble voir dans l’ajout de préposés aux bénéficiaires et l’augmentation de leur rémunération une panacée pour guérir les maux qui affligent les CHSLD et attirer tous les types de main-d’oeuvre.

À la lecture du rapport des dix experts, le traitement proposé jusqu’à maintenant par les caquistes paraît incomplet. Il presse d’intervenir sur d’autres éléments.

Dans une lettre transmise mercredi aux médias, l’Ordre des infirmières et infirmiers du Québec (OIIQ) et l’Association québécoise des infirmières et infirmiers en gérontologie rappellent aussi que la condition de santé des personnes en CHSLD exige des soins hautement spécialisés, et que le niveau de compétences et d’expertise de toute l’équipe soignante constitue un enjeu incontournable.

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L’OIIQ et l’association se disent très préoccupés de la réduction de la formation des préposés aux bénéficiaires.

Le gouvernement Legault ne peut rester sourd à ces appels et s’en tenir à son plan de match et à ses engagements électoraux touchant les maisons des aînés et les préposés aux bénéficiaires.

Francine Ducharme souhaiterait que les gouvernements fondent leurs décisions sur des données probantes.

Une vision qui dépasse un horizon de quatre ans serait également souhaitable. Force est de constater, et la pandémie le démontre, le Québec et le Canada ne sont pas encore prêts à faire face au vieillissement de leur population.

Le groupe de travail de la Société royale du Canada signale une autre réalité que les décideurs ne peuvent ignorer et négliger, celle des proches aidants.

Il indique que les établissements comptent de plus en plus sur les membres des familles et des amis pour fournir des soins non rémunérés aux personnes en perte d’autonomie.

Or, d’ici 2050, 30% moins de proches (époux, épouses, enfants adultes) seront disponibles pour apporter ce type de soutien à un

proche en perte d’autonomie. Les familles comptent moins d’enfants et ceux-ci vivent parfois loin de papa et maman.

«Comme pour le vieillissement de notre population et l’augmentation du nombre de cas de démence, nous pouvons prédire avec une certaine certitude que le nombre d’aidants naturels diminuera. Lorsque cela se produira, ce ne sera pas une surprise. Reste à voir si nous serons prêts», écrivent les auteurs.

Pour être prêt, il faudra éviter de ranger sur une tablette le dossier des soins de longue lorsque la pandémie sera derrière nous.