Les commentaires que le premier ministre François Legault a formulés ces derniers jours à propos du lock-out qui dure depuis le 11 janvier 2018 chez ABI à Bécancour, laissent toutefois perplexe sur les futures négociations pour le renouvellement de conventions collectives, tant dans le secteur privé que public.

Petits salaires, petite croissance

CHRONIQUE / Vous trouvez que votre salaire n’augmente pas assez rapidement? Des économistes aussi. Et ils s’en inquiètent.

Canada : la faible progression des revenus des ménages risque de limiter la croissance. C’est le titre de la dernière étude économique de Desjardins, signée par l’économiste en chef adjoint, Mathieu D’Anjou.

Ce dernier pointe notamment du doigt «la modération surprenante de la progression des salaires», pour expliquer que les ménages canadiens ne disposent pas d’une grande marge de manœuvre pour des dépenses supplémentaires de consommation ou pour de l’épargne. 

Lorsque l’économie tourne rondement et que le taux de chômage est très bas, lorsque des pénuries de main-d’œuvre se font sentir dans plusieurs secteurs d’activités, la logique de l’offre et de la demande voudrait que les salaires augmentent de façon plus marquée. 

Ce n’est pas le cas. Nombreux sont ceux qui le constatent semaine après semaine sur leur chèque de paie et à chaque fin de mois.

Pourquoi? 

L’économiste Mathieu d’Anjou nous rappelle que la hausse des salaires s’est accélérée en 2017 pour atteindre 3 % en fin d’année.

Ça changeait des gels et des très légères augmentations de salaire versées pendant des années. 

Or, à la fin de 2018, la montée a ralenti et ce sont plutôt des augmentations de l’ordre de 2,3 % qui ont été consenties. 

M. D’Anjou voit deux causes à ce recul. Les difficultés du secteur de l’énergie dans l’Ouest et la moins forte croissance de l’emploi au pays.

Il estime qu’une remontée des salaires de 3 % permettrait de donner du souffle aux ménages. 

La faible croissance des salaires n’est pas sans conséquence. On compte beaucoup sur les dépenses de consommation et d’habitation des ménages pour assurer la croissance économique. Si les salaires augmentent à peine, difficile de faire croître la consommation et l’épargne.

Les entreprises auraient intérêt à ne pas perdre cela de vue. La demande pour leurs produits ne sera pas très forte si M. et Mme Tout-le-Monde n’ont pas plus d’argent dans leurs poches.

Il y a par ailleurs des limites à se tourner vers les gouvernements pour alléger le fardeau fiscal des particuliers afin de mettre de l’argent dans leurs poches. Les services publics, il faut des taxes et des impôts pour les assurer.

Les ménages canadiens ne sont pas seuls à devoir jongler avec une faible progression de leurs revenus et à appréhender une hausse des taux d’intérêt.

L’OCDE observe que depuis la crise de 2008, la qualité des revenus est restée plus ou moins stable malgré les performances des marchés du travail des pays riches durant la dernière décennie. Qui plus est, ce sont les travailleurs les moins payés qui écopent.

Mondialisation de l’économie et concurrence internationale, perte de pouvoir des syndicats et baisse de la syndicalisation servent aussi d’explications à la stagnation des salaires. 

Des «jobs payantes»

Au Québec, le premier ministre François Legault souhaite que le Québec crée des «jobs payantes». 

Il souhaite que le salaire moyen passe de 47 000 $ à 52 000 $ par année. Personne ne s’en plaindra.

Les commentaires que M. Legault a formulés ces derniers jours à propos du lock-out qui dure depuis le 11 janvier 2018 chez ABI à Bécancour, laissent toutefois perplexe sur les futures négociations pour le renouvellement de conventions collectives, tant dans le secteur privé que public.

M. Legault demande au syndicat représentant les 900 salariés de l’aluminerie d’être raisonnable. Il estime que si celui-ci en demande trop, le Québec risque de perdre des emplois à 92 000 $ par an.

Les augmentations de salaire ne sont pas au cœur du litige à Bécancour. Pourquoi M. Legault en parle-t-il? Pour susciter l’envie des bas salariés? Pour signifier que la personne qui gagne 92 000 $ par an n’a pas son mot à dire sur le reste, sur son régime de retraite, sur l’organisation du travail? 

Si les syndiqués, après 15 mois de lock-out, ont rejeté massivement les offres patronales, ce serait fort étonnant que ce soit uniquement pour maintenir un nombre d’heures de libérations syndicales.

Le ministre du Travail, Jean Boulet, assure de son côté que de la pression est mise sur chacune des parties pour parvenir à un règlement.

Le rapport de force des parties était déjà déséquilibré en faveur de l’entreprise privée à cause du contrat liant celle-ci et Hydro-Québec. Fallait-il vraiment que M. Legault en ajoute?

Même s’il a dénoncé mercredi les émoluments extravagants des dirigeants de SNC-Lavalin, cela ne rend pas moins discutable sa prise de position dans le dossier d’ABI.