Brigitte Breton
L’église du Très-Saint-Sacrement
L’église du Très-Saint-Sacrement

Manque d’intérêt pour le «vieux»

CHRONIQUE / Le «vieux» n’a pas la cote. Une comparaison entre le sort réservé aux personnes âgées et celui accordé au patrimoine bâti au Québec paraîtra hasardeuse.

C’est quoi le rapport entre la situation de l’oncle Paul, né en 1924, et celle de l’église du Très-Saint-Sacrement érigée entre 1920 et 1924 à Québec?

Et pourtant, en lisant cette semaine le rapport accablant de la Vérificatrice générale du Québec sur la sauvegarde et la valorisation du patrimoine immobilier, on ne peut s’empêcher d’y voir des similitudes. 

Le traitement des «vieux» citoyens et celui des bâtiments anciens ont des points en commun. Les deux souffrent trop souvent du manque de vision et de leadership des gouvernements et du manque d’intérêt de la société. 

Le même laisser-aller, la même indifférence. 

Un attrait pour le neuf ou pour tout ce qui fait jeune et moderne. Les termes fardeau, déclin, inutilité associés aux deux.

Comme si les humains et les bâtiments qui ont du vécu ne pouvaient rien apporter et apprendre aux citoyens plus jeunes, à leur communauté.

La vérificatrice Guylaine Leclerc note que le patrimoine immobilier est «trop souvent perçu comme un fardeau lié par exemple au coût d’entretien plus important des bâtiments à protéger, à la complexité de la modification de leur vocation ou à leur limitation de la densité qu’ils engendrent en zone urbaine».

Le patrimoine n’est pas le domaine d’expertise, de Patrik Marier, professeur au département de science politique de l’Université Concordia et chercheur responsable de l’équipe VIES (Vieillissements, exclusions sociales et solidarités). 

Il connaît cependant les politiques publiques pour les personnes âgées. Et il constate que les gouvernements les négligent et ne les priorisent pas. Dans la société, la fascination est également plus grande pour la jeunesse.

«La vieillesse est considérée comme une maladie», déplore-t-il lors d’un entretien téléphonique. On marginalise les citoyens plus âgés. «Le vieillissement est ancré dans une perspective médicale, dans le curatif». 

Si la sauvegarde du patrimoine et le vieillissement de la population n’ont pas l’intérêt qu’ils méritent, ce n’est pas parce que les deux sujets n’ont pas été fouillés et documentés. 

Lorsque des cas de maltraitance ou de négligence dans un centre pour aînés font la manchette, on est bouleversé, on enquête, un rapport est rédigé et on passe à autre chose.

Lorsqu’une vieille maison et un monastère tombent sous le pic des démolisseurs parce qu’on a tardé à les préserver, c’est la même chose. On le déplore quelques jours et on attend la prochaine destruction. 

On a rappelé abondamment durant la présente pandémie tous les rapports qui ont été produits sur le vieillissement de la population et les lacunes dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD) depuis plus de 30 ans.

C’est le cas aussi pour le patrimoine immobilier. Rapport Arpin en 2000, «Notre patrimoine, un présent du passé». Celui de Courchesne-Corbo, en 2016, «Le patrimoine culturel québécois : un héritage collectif à inscrire dans la modernité». Deux rapports aussi sur le développement des métiers traditionnels en 1994 et 2011, mais en vain.

Le Québec a l’état de la situation. Il a déjà en main les pistes de solutions. Mais il n’agit pas ou trop peu. 

Dans le cas des aînés, le professeur Marier rappelle que dans ses orientations, Québec préconise depuis des décennies leur maintien à domicile. «Or, 80 % des budgets des soins de longue durée vont toujours vers les CHSLD plutôt que vers les soins à domicile». Une incohérence, selon lui.

«On a aussi tendance à penser que les personnes de plus de 65 ans sont toutes dépendantes». Et inactives parce qu’elles ont quitté le marché du travail. Ce n’est pas la réalité. On l’a vu quand le gouvernement a envoyé les vieux à la maison au début de la crise sanitaire. Des organismes communautaires et des familles ont manqué de bénévoles et de soutien.

Dans le cas de la sauvegarde et de la valorisation du patrimoine immobilier, le bureau de la vérificatrice constate l’absence de vision. Il écrit que le ministère de la Culture «n’a pas établi de vision du patrimoine immobilier et ne s’est pas positionné quant aux résultats à atteindre en termes de connaissance, de protection, de mise en valeur et de transmission de ce patrimoine aux générations futures».

Pourquoi s’embarrasser du «vieux» et y consacrer des fonds publics?

Le Commissaire au développement durable, qui fait part de ses observations dans le rapport de la vérificatrice, expose que le patrimoine immobilier offre des repères. 

«Il aide les membres d’une société à se connaître en leur rappelant d’où ils viennent. Le patrimoine bâti revêt aussi une grande signification pour faire comprendre aux autres qui nous sommes».

On peut dire la même chose des personnes âgées.

Elles ont aussi beaucoup à communiquer et à nous apprendre. Elles possèdent un savoir, une expertise. Encore faut-il s’y intéresser.