Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Au dépôt des offres patronales, le ministre Christian Dubé a publié une première lettre dans les médias en décembre. Lundi, il en a publié une seconde dans laquelle il défend la mise sur pied de trois forums.
Au dépôt des offres patronales, le ministre Christian Dubé a publié une première lettre dans les médias en décembre. Lundi, il en a publié une seconde dans laquelle il défend la mise sur pied de trois forums.

Le «bon» et les «méchants»

CHRONIQUE / Le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, a beau jouer la carte de l’innovation dans les négociations qu’il amorce avec les 550 000 employés de la santé, de l’éducation et de la fonction publique, il distribue les rôles de façon bien traditionnelle, comme le faisaient les «vieux partis». Pour lui le rôle du «bon» qui veut répondre aux priorités de la population, et pour les syndicats, ceux «des méchants» qui veulent s’emparer du coffre de l’État.

Rouge, bleu ou multicolore, qu’importe le parti au pouvoir, la stratégie du gouvernement est toujours la même pour se bâtir un rapport de force favorable dans la population au moment du renouvellement des conventions collectives dans le secteur public. 

Oui, je sais, les syndicats ont aussi leurs stratégies pour avoir la population de leur bord dans la partie de bras de fer qu’ils engagent avec le gouvernement.

Personnel épuisé, pénurie dans certains métiers ou professions, cadres trop nombreux, mauvais usage des fonds publics, services inadéquats, insuffisants, voire mettant en péril la santé et la sécurité du public, sont des thèmes récurrents en période de négociation.

Du côté gouvernemental, on retrouve à coup sûr la capacité de payer des Québécois et des Québécoises. Comme si les infirmières, préposés, les profs, les fonctionnaires ou les concierges syndiqués n’étaient pas aussi des Québécois et des Québécoises, des contribuables et des utilisateurs de services publics soucieux d’efficience et de bonne gestion des fonds publics. 

On présentera aussi les syndicats comme des organisations rigides, sourdes et réfractaires à toutes bonnes idées pour améliorer les services publics et répondre aux priorités des citoyens. On dit citoyens, mais il serait peut-être plus juste de parler d’électeurs susceptibles d’accorder un vote à son parti au prochain scrutin. 

C’est une première ronde de négociations entre le gouvernement Legault et les employés de l’État.

Étant donné que les caquistes aiment se distinguer des vieux partis, il est intéressant de suivre comment ils se démarquent en la matière. 

Au dépôt des offres patronales, le ministre Christian Dubé a publié une première lettre dans les médias en décembre. Lundi, il en a publié une seconde dans laquelle il défend la mise sur pied de trois forums (réussite éducative, hébergement de longue durée et soins à domicile, et santé globale et absentéisme), auxquels la majorité des grandes organisations syndicales ont refusé jusqu’à maintenant de participer.

Le ministre indique dans les deux messages que chaque 1 % d’augmentation représente 400 millions $ de plus chaque année dans le budget du Québec et que la rémunération globale du personnel de l’État accapare près de 60 % des dépenses de programmes. Il vante aussi la stabilité d’emploi.

Les prédécesseurs de M. Dubé utilisaient les mêmes arguments et recouraient aux mêmes gros chiffres. 

Cette fois, le gouvernement caquiste s’appose l’étiquette «novateur» dans la présente ronde parce qu’il ajoute trois forums au cadre habituel de négociation, mais aussi parce qu’il a choisi de prioriser deux corps d’emploi parmi les 400 présents dans les services publics — les préposés aux bénéficiaires et les enseignants des écoles primaires et secondaires — en plus de prévoir pour ces deux groupes des augmentations salariales supérieures aux autres.

En octobre, dans une entrevue au Soleil, Jean-Noël Grenier, un professeur au département des relations industrielles de l’Université Laval, s’était montré critique à l’égard de ces augmentations de salaire différenciées. 

Il indiquait qu’il fallait plus qu’une hausse salariale pour attirer et retenir du personnel dans certains domaines. Il notait de plus qu’en accordant des augmentations différenciées, Québec venait déconstruire une structure de rémunération que le gouvernement et ses partenaires ont mis des décennies à bâtir par des travaux sur les relativités salariales et l’équité salariale. 

Ce n’est donc pas seulement parce que des propositions «bousculent les habituelles façons de faire des syndicats qui préféreraient que nous donnions les mêmes augmentations à tous», comme l’écrit M. Dubé, que leur bien-fondé peut être mis en doute. 

Centralisation

Dans un texte paru récemment dans Le Devoir, le professeur Grenier se montre aussi critique des forums organisés par le président Dubé. «Présentée comme une innovation, la création de ces forums semble n’être qu’une étape de plus dans la volonté du Conseil du trésor d’exercer un contrôle centralisé sur les négociations des différents réseaux. Par la forme et l’organisation qu’il propose, le gouvernement semble déjà contrevenir à son propre cadre législatif qui encadre le droit de négocier dans les secteurs public et parapublic.» 

M. Grenier soutient également que les forums forcent la collaboration entre différentes organisations syndicales qui n’ont pas fait le choix de former un front commun.

Le point de vue du professeur vient donner un éclairage différent aux pourparlers qui animeront le débat public au cours des prochains mois.

La centralisation qui découle de la réforme Barrette est souvent montrée du doigt pour expliquer les difficultés qu’éprouve le réseau de la santé et des services sociaux, notamment en protection de la jeunesse. 

Il ne faudrait pas qu’une centralisation accrue des négociations au Conseil du Trésor vienne réduire le rôle de ceux qui ont une meilleure connaissance des besoins et des enjeux en éducation et en santé. 

Depuis qu’il est au pouvoir, le gouvernement Legault a pourtant expérimenté que faire fi de l’avis de ses partenaires pouvait s’avérer périlleux. Ce n’est pas non plus parce qu’un parti forme un gouvernement et que celui-ci demeure populaire dans les sondages qu’il trouve forcément seul toutes les bonnes réponses pour répondre aux défis à court, moyen et long terme du Québec.

Rappelons simplement que si le gouvernement Legault avait écouté ses partenaires avant de procéder à la réforme du PEQ (programme de l’expérience québécoise) ou avant de promettre des maternelles 4 ans partout alors que le Québec manque d’enseignants, il aurait pu éviter d’avoir l’air brouillon dans ces domaines.

Le président Dubé tient à des forums pour pouvoir répondre aux préoccupations de la population québécoise. Or, il faut un tableau d’ensemble pour y parvenir. Dans le cas du forum sur l’hébergement de longue durée et sur les soins à domicile, les syndicats représentant une majorité d’ infirmières et de travailleurs sociaux — FIQ-APTS — ne faisaient pas partie des invités. L’approche Dubé est perfectible.

Si Québec règle le problème de pénurie de préposés aux bénéficiaires et refuse de voir les difficultés des autres corps d’emploi, la population n’aura pas vraiment un accès accru à de meilleurs services. La même logique s’applique en éducation et dans la fonction publique. 

Toute négociation fait appel à l’art d’écouter et de faire des propositions et des compromis, rappelle le ministre Dubé dans sa dernière lettre. 

Un art que doit maîtriser chacune des parties autour de la table.