Le premier ministre, François Legault, et le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, ont déjà indiqué que certains corps de métiers ou professions pourraient voir gonfler leur chèque de paye, alors qu’il changera bien peu pour d’autres salariés de l’État.

Hausses salariales dans la fonction publique: diviser pour régner

CHRONIQUE / C’est une chose pour le gouvernement Legault de dire que des employés — notamment les préposés aux bénéficiaires, pourront toucher des augmentations de salaire plus substantielles alors que des milliers d’autres salariés du secteur public devront se contenter du taux d’inflation. C’en est une autre de le faire. «C’est pas mal plus difficile qu’il le laisse croire», estime Jean-Noël Grenier, professeur au département des relations industrielles de l’Université Laval.

Les négociations s’amorcent entre le gouvernement de François Legault et les syndicats des employés de la fonction publique, des réseaux de la santé, des services sociaux et de l’éducation, en vue du renouvellement des conventions collectives venant à échéance en mars.

C’est une première ronde de négociations pour un gouvernement caquiste. Et il semble bien aussi que ce soit la première fois que le gouvernement-employeur envisage des «augmentations de salaire différenciées».

Même si Québec a jusqu’au début de la prochaine année pour présenter ses offres aux salariés, M. Legault et le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, ont déjà indiqué que certains corps de métiers ou professions — ils ont identifié les préposés aux bénéficiaires et les enseignants — pourraient voir gonfler leur chèque de paye, alors qu’il changera bien peu pour d’autres salariés de l’État. 

Rien dans la loi fixant les règles de négociation dans le secteur public n’empêche une telle approche, précise le professeur Grenier. 

Il y voit cependant des embûches et doute de l’efficacité de procéder de la sorte pour contrer la rareté de main-d’œuvre et retenir le personnel en poste. 

Est-ce un autre dossier où le premier ministre Legault s’est avancé avant de connaître tous les tenants et aboutissants qu’une proposition implique? 

M. Grenier rappelle que gouvernement et syndicats travaillent depuis des décennies à bâtir une structure de rémunération plus juste dans le secteur public. Ils ont mis temps et énergie pour évaluer, ranger et classifier les emplois. Ils ont mené des travaux sur les relativités salariales et sur l’équité salariale. «Il faut maintenir tout ça. Avec des augmentations de salaire différenciées, c’est une autre vague de travaux qui s’annoncent.»

Faisable et efficace?

Évoquer des augmentations de salaire différentes pour les uns et les autres peut être une stratégie de négociation pour le gouvernement. «Diviser pour régner», c’est une vieille tactique.

Le spécialiste en relations industrielles voit toutefois un danger à semer la bisbille entre membres d’un même syndicat et entre les différentes organisations syndicales. «Il faut éviter d’éterniser les pourparlers. Un jour, il faut régler, arriver à signer des ententes». 

Il constate que dans le secteur privé syndiqué, les employeurs veillent à maintenir une équité dans leur politique salariale afin de maintenir un bon climat de travail. 

M. Grenier souligne que les gouvernements ne peuvent plus aussi facilement qu’avant imposer des conditions de travail par loi spéciale. Des gouvernements, dont celui du Québec récemment avec le dossier des juristes de l’État, ont connu des revers devant les tribunaux.

Des modifications récentes à la loi sur les services essentiels compliqueront aussi le travail de la partie patronale en cas de conflit avec les syndicats, ajoute le professeur.

Il n’est pas assuré que des augmentations de salaire plus élevées pour certains réduiront les pénuries de main-d’œuvre dans les hôpitaux, les CHSLD, les écoles, les ministères. 

«C’est très comptable de penser que le salaire va être un facteur d’attraction et de rétention. Si tu pleures chaque soir en revenant du travail, si ta charge de travail est trop lourde, si ton statut est précaire, si tu penses à changer d’emploi, ce n’est pas une augmentation de salaire qui va te retenir». 

Le cabinet de Christian Dubé ne pouvait lundi nous préciser comment les augmentations de salaire différenciées seraient appliquées et sur quelles bases. Un comité est au travail. 

Le gouvernement admet qu’il n’a pas choisi la voie la plus facile, mais il estime qu’il faut au moins en discuter avant de dire que ce n’est pas faisable. 

Il juge que des augmentations de salaire paramétriques, le mur-à- mur, la recette uniforme, ne permettent pas de répondre aux différents enjeux d’attraction et de rétention selon les catégories d’emploi. Il convient par ailleurs que des hausses salariales ne règlent pas tout et qu’il faudra examiner aussi les conditions de travail. 

Le président du Syndicat de la fonction publique, Christian Daigle, a hâte lui aussi de savoir comment le président du Conseil du Trésor va procéder. 

Il ne rejette pas du revers de la main l’idée de Québec puisqu’il faut trouver une façon d’attirer et de garder les employés en santé, en éducation, mais aussi, dans la fonction publique. 

M. Daigle signale lui aussi que l’approche gouvernementale, si elle se concrétise, viendra défaire la structure de rémunération cohérente établie depuis le début des années 2000 par les travaux sur l’équité salariale et les relativités salariales.

Des travaux qui ont laissé les membres de la Fédération des syndicats de l’enseignement sur leur appétit. D’où la majoration de traitement de 8 % que la présidente Josée Scalabrini réclame pour les enseignants, en plus de vouloir améliorer leurs conditions de travail. 

Qui mérite plus?

Comment va-t-on déterminer qu’un type d’emploi mérite une augmentation de salaire plus élevée qu’un autre? En regardant la tête du client ou sa cote de popularité auprès du public?

M. Daigle craint que des emplois aient davantage la sympathie du gouvernement et du public que d’autres. Or, les fonctionnaires ne sont pas populaires.

Le premier ministre se montre en effet déjà plus généreux à l’égard des préposés aux bénéficiaires et des enseignants au bas de l’échelle. 

«C’est vendeur, mais il y a aussi des pénuries dans la fonction publique», soutient le président du SFPQ. Il mentionne qu’il manque plus de 900 techniciens en informatique au gouvernement, que les techniciens en génie civil sont rares, que le ministère des Transports cherche de personnel pour conduire les camions de déneigement qu’il achète et que le ministère de l’Agriculture a besoin d’inspecteurs.

«On commence et on arrête où», se demande de son côté le président de la FTQ, Daniel Boyer qui n’a jamais vu ça en 30 ans de négociations dans le secteur public, ni dans le secteur privé syndiqué. 

«Il manque de monde un peu partout. On le voit avec la commission Laurent sur la protection de la jeunesse. La DPJ a elle aussi du mal à recruter, notamment des travailleurs sociaux».

Le président ne ferme la porte à rien mais se dit «hyper allergique» aux augmentations de salaire différenciées qui sont démotivantes pour ceux qui récoltent des miettes. «Toi, ce que tu fais, ça vaut moins, ça ne vaut pas la peine».

La FTQ est persuadée que les pénuries risquent de s’aggraver dans le secteur public si Québec mise uniquement sur les salaires et n’améliore pas les conditions de travail. «Il faut ajouter des bras, revoir l’organisation du travail, valoriser les emplois».

Le président de la FTQ n’a pas encore discuté avec le ministre Christian Dubé. C’est le premier ministre François Legault qui a parlé d’augmentations de salaire différenciées, lors de sa rencontre du 1er mai avec les différents chefs syndicaux. 

«On lui a demandé comment on pouvait intégrer ça dans le secteur public après tous les travaux sur les relativités salariales et l’équité salariale. On viendrait tout débalancer.» Il attend toujours la réponse. 

D’ici là, les organisations déposent leurs demandes l’une après l’autre, en vue de la prochaine ronde de négociations. 

Où sera le point de rencontre? Quelles solutions seront retenues? C’est à suivre.