Brigitte Breton
Le gouvernement Legault veut former 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires cet été pour remettre les CHSLD à flot.
Le gouvernement Legault veut former 10 000 nouveaux préposés aux bénéficiaires cet été pour remettre les CHSLD à flot.

Déshabiller Pierre pour habiller Paul

CHRONIQUE / Les 10 000 préposés aux bénéficiaires supplémentaires, le gouvernement Legault les trouvera en partie dans les résidences privées pour aînés, les ressources intermédiaires d’hébergement et les entreprises d’économie sociale d’aide à domicile. Sa «grosse campagne» de recrutement et de formation renflouera certes les CHSLD, mais des bras risquent de manquer auprès d’autres personnes âgées qui ont besoin de services et de soins.

Sylvie Nelson, la présidente du Syndicat québécois des employées et employés de service (SQEES-FTQ) est tentée de dire à ses membres de laisser leur emploi dans le privé à 13,50 $ l’heure, d’aller se former pendant trois mois à 21 $ l’heure, et espérer par la suite gagner 26 $ l’heure dans le secteur public.

Qui ne ferait pas le même calcul? 

Régime de retraite, avantages sociaux et sécurité d’emploi en prime.

La dirigeante syndicale craint également que des auxiliaires familiales qui donnent des services à domicile abandonnent leur poste afin d’être formées pour devenir préposées aux bénéficiaires dans le public et améliorer ainsi leur sort.

C’est évidemment bienvenu et nécessaire que le gouvernement Legault mette le paquet et les fonds pour regarnir les effectifs dans les centres d’hébergement et de soins de longue durée (CHSLD).

Sa démarche risque cependant de porter un dur coup aux ressources intermédiaires d’hébergement et aux résidences privées qui peinent à recruter et à retenir leur main-d’oeuvre, faute de salaires compétitifs.  

Certes, des établissements privés comprendront avec l’offensive de Québec qu’il est temps de sacrifier des profits pour en remettre davantage dans les poches des salariés. Du moins, c’est à espérer. 

«Certains font de l’argent comme de l’eau en chargeant 5000$- 10 000$ par mois aux personnes âgées», affirme Mme Nelson. Que des gens disent que les frais imposés aux résidants augmenteront si les employés sont mieux payés agace la dirigeante syndicale. «Bien sûr, il faut des profits, mais il faut aussi en laisser pour les travailleurs».

Les établissements privés qui n’ont pas de marge de manœuvre devront continuer de fonctionner avec un fort roulement de main-d’oeuvre ou du personnel moins qualifié. Ce qui n’augure rien de bon pour les personnes âgées en perte d’autonomie hébergées dans ces endroits. Selon le SQEES-FTQ, le taux de roulement est de 50 % dans le privé.

Étant donné que les CHSLD manquent déjà de places pour répondre aux besoins des aînés malades, vulnérables et que les CISSS et les CIUSSS doivent acheter des places dans les ressources intermédiaires et le privé pour les combler, il devrait aller de soi que Québec s’assure que le personnel auprès de ces personnes est en nombre suffisant et bien formé.

Or, déplorait récemment Michel Clair, ancien ministre péquiste et président du conseil d’administration de l’Association des ressources intermédiaires d’hébergement, Québec achète des places d’hébergement comme s’il achetait de la «garnotte». 

Est-ce respectueux de ceux qui ont bâti le Québec?  

Le gouvernement est sollicité depuis plusieurs mois, voire des années, pour adopter un décret qui fixerait les salaires et les conditions minimales de travail pour les préposés aux bénéficiaires et les auxiliaires qui oeuvrent dans le secteur privé ou dans des entreprises d’économie sociale. 

Les ministres Jean Boulet et Marguerite Blais ont eu une rencontre téléphonique il y a deux semaines avec les syndicats FTQ, Teamsters, CSN et CSD qui font front commun dans ce dossier, puis une autre avec les représentants des employeurs.

Mardi, le cabinet du ministre du Travail, de l’Emploi et de la Solidarité sociale, a jugé qu’il était prématuré de faire le point sur ce dossier sensible qui concerne aussi le ministère de la Santé et des Services sociaux, ainsi que le Conseil du Trésor.

Sylvie Nelson estime pour sa part que la campagne de recrutement lancée par le gouvernement rend incontournable l’adoption d’un décret ou de toute autre formule qui garantira de meilleurs salaires aux préposés et aux auxiliaires, syndiqués et non syndiqués.

«Si le gouvernement a été capable d’encadrer la facturation des agences de placement de personnel dans le réseau d’hébergement aux aînés, il peut aussi encadrer le salaire que les établissements privés versent à leurs employés», ajoute Stéphane Lacroix, porte-parole des Teamsters. «C’est une question de vision et de courage politique».