Des stagiaires sur le carreau

CHRONIQUE / Les étudiants stagiaires ne sont pas tous égaux aux yeux du gouvernement. Mieux vaut étudier en soins infirmiers ou en éducation spécialisée, qu’en physiothérapie, en nutrition ou en technologie de radiodiagnostic, pour obtenir un meilleur soutien financier de l’État.

La persévérance et la réussite des étudiants stagiaires comptent plus dans certains secteurs que dans d’autres pour le gouvernement caquiste et son ministre de l’Éducation.

Jean-François Roberge a répondu mardi aux associations étudiantes qui réclament depuis une dizaine d’années une rémunération ou du moins une compensation financière pour les stages que les étudiants doivent effectuer dans le cadre de leur formation professionnelle, technique ou universitaire. 

Le ministre de l’Éducation est loin de répondre à toutes leurs attentes et à mettre fin à l’iniquité de traitement entre les stagiaires de différentes disciplines.

Bon nombre d’étudiants auraient souhaité toucher une paye, comme en reçoivent dans la majorité des cas les futurs ingénieurs ou comptables lorsqu’ils réalisent un stage dans un ministère ou une entreprise privée, qui elle a droit à un crédit d’impôt pour accueillir un stagiaire. 

Québec n’a pas retenu cette formule. Le gouvernement compte plutôt sur une bonification de l’aide financière aux études. Il crée de plus un Programme de bourses de soutien à la persévérance et à la réussite des stagiaires et y consacre 35 millions $.

Ce modèle se défend très bien. Son défaut est que Québec laisse en septembre beaucoup de stagiaires sur le carreau. 

Dès la rentrée, des jeunes inscrits dans 16 programmes de formation professionnelle, technique ou universitaire pourront recevoir une compensation variant entre 900$ et 4000$, selon leur niveau d’études et la durée du stage.

La Fédération étudiante du Québec et l’Union étudiante du Québec ont salué l’effort fait rapidement par le ministre pour améliorer les conditions de stage, mais elles relèvent que plusieurs programmes d’études ont été «oubliés».

Par exemple, dans les cégeps, quelque 133 programmes de formation sont offerts et la majorité d’entre eux comportent un stage. Les nouvelles bourses pour soutenir la persévérance et la réussite des stagiaires seront disponibles cependant dans seulement cinq programmes. 

Le critère de pénurie de main-d’oeuvre retenu par le ministre ne peut expliquer à lui seul le choix des programmes sélectionnés.

Il existe en effet des pénuries dans d’autres secteurs du réseau public et non seulement dans l’assistance à domicile, les soins infirmiers ou les techniques d’éducation à l’enfance ou d’éducation spécialisée. 

La persévérance aurait aussi avantage à être valorisée par une bourse dans des secteurs où les employeurs viennent chercher les étudiants avant qu’ils ne complètent leur formation et obtiennent leur diplôme.

La Coalition montréalaise pour la rémunération des stages a dénoncé dans un communiqué le «choix arbitraire des programmes qui seront compensés».

Elle juge aussi bien maigres les compensations prévues par Québec. «Dans le cas des programmes de stages universitaires, la compensation rembourse à peine les frais de scolarité payés pour les sessions de stage. On est donc loin de payer nos factures ou notre loyer alors que nos stages nous empêchent d’occuper un travail salarié».

Façon de faire habile

La façon de faire du ministre Roberge et du gouvernement est néanmoins habile. 

L’annonce se fait par simple communiqué en juin lorsque les cégeps et les campus universitaires sont quasi déserts.

Jean-François Roberge disait cet hiver que le statu quo était le seul scénario exclu. Il peut dire maintenant qu’il a fait avancer le dossier qui a constitué le cheval de bataille des associations étudiantes après la crise sur les droits de scolarité. Le ministre du Travail, Jean Boulet, promet aussi d’agir au cours de l’automne pour répondre aux demandes de protections légales des stagiaires.

Le gouvernement prend les moyens de ne pas se mettre à dos les étudiants et de revivre d’autres grèves comme celles de l’automne et de mars où 34 000 jeunes sont descendus dans la rue.

Le gouvernement prend soin également de ne pas refiler une facture aux hôpitaux, aux écoles et aux organismes communautaires qui accueillent la majorité des stagiaires dans les domaines de la santé, de l’éducation et des services sociaux. Le travail des stagiaires est précieux à bien des endroits, mais il n’est pas rémunéré. Les femmes sont nombreuses dans ces milieux de travail.

Tenir compte de la pénurie de main-d’oeuvre permet également au gouvernement caquiste de faire d’une pierre plusieurs coups. 

Il limite la portée de son programme et ainsi les fonds publics qu’il doit y consacrer.

Il peut par ailleurs espérer susciter un attrait pour certains secteurs en forte demande comme l’assistance à domicile, les soins infirmiers et l’enseignement, et dire qu’il agit pour contrer les pénuries de main-d’oeuvre, et ce, dans des secteurs prioritaires pour la population, mais aussi pour la CAQ, la santé et l’éducation.

Jean-François Roberge envoie par ailleurs le message que certaines formations ont plus de valeur que d’autres, y compris en santé et en éducation, et que la persévérance et la réussite sont plus importantes dans certaines disciplines.

Les formations professionnelles, techniques et universitaires favorisées aujourd’hui par le gouvernement seront-elles celles dont la société québécoise aura besoin à l’avenir? Sa vision en cette matière doit aller au-delà de 2022.