Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Québec oublie que chaque maillon est important lorsqu’il s’agit de soins aux malades et d’éducation des enfants.
Québec oublie que chaque maillon est important lorsqu’il s’agit de soins aux malades et d’éducation des enfants.

D’autres employés ont besoin d’amour

CHRONIQUE / Les négociations dans le secteur public se dérouleront avec la liste des engagements électoraux de la CAQ sur la table. Personne ne contestera qu’il est temps d’améliorer les conditions de travail des préposés aux bénéficiaires et des enseignants. Il y a cependant des risques pour un gouvernement à limiter sa vision à 2022, au programme de son parti, et à ignorer que d’autres catégories d’employés ont besoin d’amour pour choisir de travailler dans le secteur public et y rester.

À écouter les ministres Christian Dubé, Danielle McCann et Jean-François Roberge, c’est à croire que les établissements de santé, les soins à domicile et les écoles tournent uniquement avec des préposés aux bénéficiaires, des auxiliaires familiales et sociales et des enseignants.

Même les infirmières semblent superflues. Leur syndicat ne figure pas dans la liste d’invités au forum sur l’hébergement de longue durée et les soins à domicile. Pas plus que celui des travailleuses sociales et des ergothérapeutes d’ailleurs. 

Il y a pourtant sûrement à dire sur le temps supplémentaire obligatoire imposé aux infirmières et le fait que seulement 58,5 % de l’effectif infirmier travaille à temps complet.

Québec oublie que chaque maillon est important lorsqu’il s’agit de soins aux malades et d’éducation des enfants. 

Le discours gouvernemental laisse croire de plus que les employés des secteurs de la santé et de l’éducation sont les seuls qui exigent l’attention et la vigilance de l’État-employeur.

A-t-on déjà oublié le prix qu’ont payé et que doivent toujours payer les Québécois parce que la fonction publique a perdu son expertise en génie civil au ministère des Transports et en informatique? C’est fort onéreux et inconfortable de devoir toujours se fier à l’expertise du secteur privé. La commission Charbonneau l’a bien démontré.

Même si l’environnement ne se trouvait pas dans la liste de priorités des caquistes, il est important que le gouvernement s’assure de disposer de personnel qualifié pour relever les défis du Québec en cette matière. 

En entrevue, le président du Conseil du Trésor, Christian Dubé, se dit très à l’aise d’arrimer priorités électorales et priorités de négociation. Il assure qu’ingénieurs et autres professionnels pourront faire entendre leur voix au forum portant sur la santé globale des salariés où il sera question d’absentéisme et d’accidents de travail.

Vraiment? 

La marge de manœuvre semble bien mince pour ceux qui ne sont pas sur la liste de favoris. 

Le président du Conseil du Trésor dit arriver avec une approche innovante et différente. 

Son collègue de l’Éducation, Jean-François Roberge, estime même que celui-ci «vient un peu ébranler les colonnes du temple». 

Pourvu que les services publics ne se fragilisent pas davantage.

«[…] On sort enfin du mur à mur. Partout pareil pour tout le monde, tout le temps, ce n’est pas une façon moderne, ce n’est pas une façon adaptée aux priorités des Québécois ni aux priorités gouvernementales», fait valoir M. Roberge. 

Encore faut-il que l’approche innovante et différente s’avère également efficace et que ses effets soient durables. La démonstration reste à faire.

Si l’approche différenciée n’a pas été adoptée jusqu’à maintenant, ce n’est peut-être pas parce que les gouvernements précédents ont manqué de courage ou cédé au lobby syndical. Mais bien, parce qu’ils voyaient les limites et les conséquences de celle-ci, notamment sur les relativités salariales, l’équité salariale et la motivation des laissés-pour-compte.

L’eau dans le vin des médecins

Christian Dubé prend l’exemple de ses récentes négociations avec la Fédération des médecins spécialistes pour démontrer l’importance d’innover, de sortir des cadres habituels, et de collaborer. 

Il attend des représentants des syndiqués du secteur public qu’ils lui proposent une voie de passage comme l’a fait Diane Francoeur, la présidente de la Fédération des médecins spécialistes, en acceptant de rouvrir l’entente conclue avec les libéraux et en suggérant la création d’un Institut de la pertinence des actes.

M. Dubé a dit mercredi en conférence de presse que les médecins spécialistes avaient mis de l’eau dans leur vin.

Il serait plus juste de dire que la Fédération et leur avocat Lucien Bouchard ont trouvé une habile façon de sauver la face du gouvernement Legault en n’enlevant pas la moindre «cenne» dans la poche des docteurs.

Si Québec privait les médecins de sommes importantes, ceux-ci n’auraient sûrement pas entériné l’entente dans une proportion de 88 %. 

La Coalition avenir Québec avait promis en campagne électorale de récupérer 1 milliard $ par an aux médecins spécialistes. Elle se disait même prête à recourir à une loi spéciale s’il le fallait. Une promesse difficile, voire impossible à tenir. La CAQ le savait avant de prendre le pouvoir, mais il était facile de se faire du capital politique sur le dos des médecins en campagne électorale.

Avec la mise sur pied de l’Institut — dont il reste à définir le cadre — l’élimination de certains actes médicaux jugés moins pertinents ou inutilement coûteux permettrait de réduire de 1,6 milliard $ sur quatre ans l’enveloppe consacrée aux spécialistes. C’est du moins ce que prétendent les parties. 

Les médecins étant payés à l’acte, ils pourront toujours en poser d’autres pour maintenir leur rémunération au même niveau. De l’eau dans leur vin? Une infime goutte. 

Les salariés du secteur public devront probablement en mettre beaucoup plus.