Les besoins sont-ils à ce point comblés en éducation et en santé pour se permettre d’introduire «le droit» à la maternelle quatre ans et l’obligation d’implanter de telles classes à tout prix?

Attendre quatre ans, c'est long

CHRONIQUE / Si le premier ministre François Legault tient tant à l’implantation de maternelles quatre ans partout au Québec, c’est peut-être parce qu’il craint que son programme de dépistage précoce chez les tout-petits connaisse des ratés et ne remplisse pas ses promesses.

C’est peut-être également parce que le rehaussement de la qualité dans tous les types de services de garde est loin dans la liste de priorités et de dépenses de son gouvernement. 

Les maternelles quatre ans, qui devront être offertes dans toutes les écoles d’ici 2023 parce que M. Legault et son parti en ont fait une promesse électorale, seront un moyen pour rattraper le temps perdu et les occasions d’intervention non saisies qui auraient pu faire la différence dans la vie des enfants de zéro à quatre ans et celle de leurs parents.

Agir tôt. Ce sont les mots-clés pour limiter le nombre d’enfants qui font leur entrée à l’école avec un retard dans une ou plusieurs sphères de leur développement. C’est le cas de plus d’un enfant sur quatre (27 %) qui arrive à la maternelle. 

Tous s’entendent au Québec sur la nécessité d’intervenir tôt afin de faciliter le parcours scolaire de tous les jeunes, leur permettre de réussir et d’exploiter leur plein potentiel.

Il semble peu ambitieux d’attendre que l’enfant fête ses quatre ans pour s’y mettre sérieusement.

Est-il nécessaire de mettre «un nouveau service sur le marché», comme le dit le ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge?

Sommes-nous devenus si riches au Québec pour pouvoir multiplier les services offerts aux enfants de moins de cinq ans et à leurs parents? 

Les besoins sont-ils à ce point comblés en éducation (de la petite école à l’université), en santé, en environnement et en transports notamment, pour se permettre d’introduire «le droit» à la maternelle quatre ans et l’obligation d’implanter de telles classes partout et à tout prix? 

D’autant plus qu’il est difficile de prévoir combien de parents décideront d’y envoyer leur rejeton.

Papa et maman vont-ils préférer qu’Alice passe sa quatrième année avec son groupe de neuf petits copains au CPE (centre de la petite enfance) ou qu’elle entre dans une classe de 17 enfants dans une école de plus de 300 élèves de 5 à 12 ans? 

Certes l’école est gratuite, mais les parents d’Alice devront prévoir son dîner, les frais de garde après les cinq heures de classe, lors des journées pédagogiques et des longues vacances d’été. Un CPE est ouvert 261 jours par année. L’école, 182.

Si la petite Alice a besoin d’un suivi professionnel, elle n’en aura pas davantage de la fin juin au début septembre si elle fréquente la maternelle.

Pragmatisme 

Québec consacre plus de 2 milliards $ par an aux garderies privées subventionnées et aux CPE, en plus d’accorder plus de 600 millions $ de crédits d’impôt aux parents qui n’ont pas accès à une garderie subventionnée. 

Le gouvernement Legault a aussi annoncé en janvier des mesures de détection et de prise en charge précoces des retards de développement chez les enfants. Ce programme nécessite des investissements entre 70 et 90 millions $ et l’ajout de 800 ressources professionnelles et agents administratifs.

Il serait sage, d’autant plus que les locaux et le personnel enseignant manquent pour mettre en place rapidement des maternelles quatre ans, de consolider ce qui existe déjà et dans lequel le Québec a déjà beaucoup investi.

Il presse de relever la qualité dans les services de garde en misant davantage sur les CPE au lieu de suivre bêtement ce que fait le voisin ontarien ou de rappeler que le rapport Parent prévoyait des maternelles quatre ans. Les mamans de jeunes enfants n’étaient pas massivement sur le marché du travail dans les années 60 et les CPE n’existaient pas.

Il faut également s’assurer que le programme de détection précoce du ministre Lionel Carmant se déploie de façon efficace partout au Québec.

Normalement, si ce programme tient ses promesses, si la prise en charge et les services sociaux et de santé suivent après le dépistage, les parents ne devraient pas devoir attendre que leur enfant en difficulté entre à la maternelle à quatre ans pour profiter du soutien d’un orthophoniste, d’un ergothérapeute ou d’un psychologue. 

Ce n’est pas un manque d’ambition ni une résistance au changement de ne pas souhaiter un déploiement des maternelles quatre ans partout et non prioritairement dans les milieux défavorisés. C’est un souci d’efficacité, de non-gaspillage, de non-dédoublement, de réalisme.

C’est aussi considérer que les 400 à 700 millions $ par année que le gouvernement est prêt à mettre dans ce projet, en plus des investissements en immobilisation pour ajouter 5000 classes, peuvent servir à de meilleures fins aux jeunes Québécois ou à d’autres missions de l’État. 

Les gens ont voté pour nous et pour ça, diront les élus caquistes et leurs partisans. 

Ils auraient intérêt à regarder une étude menée par la chercheuse Claire Durand dont Le Devoir faisait état vendredi. Selon celle-ci, les Québécois ont voté surtout pour le changement et non pour les politiques proposées par la Coalition avenir Québec.

Un premier ministre qui s’entête, qui demeure sourd aux mises en garde des gens sur le terrain et qui est prêt à dépenser des millions de dollars pour pouvoir dire qu’il tient parole, n’incarne pas vraiment le changement.