Brigitte Breton
Le Soleil
Brigitte Breton
Au printemps, les travailleurs mis à pied ont découvert avec effroi les failles de l’assurance-emploi et les trous de notre filet social.
Au printemps, les travailleurs mis à pied ont découvert avec effroi les failles de l’assurance-emploi et les trous de notre filet social.

Assurance-emploi: une courtepointe à raccommoder

CHRONIQUE / L’assurance-emploi est pour les uns une courtepointe de mesures mal agencées et sans orientation précise qui coûte cher aux employeurs. Pour d’autres, qui paient l’autre partie de la note, c’est une couverture trouée et inadaptée à la réalité du marché du travail du XXIe siècle. Tous s’entendent pour la réformer. Mais comment? La pression sera forte sur le gouvernement Trudeau au cours des prochains mois.

Les mesures temporaires mises en place par Ottawa pour venir en aide aux nombreux travailleurs qui se retrouvent sans emploi à cause de la pandémie prendront fin en septembre prochain.

D’ici là, différents groupes tenteront de convaincre les élus que leur vision de l’assurance-emploi post-pandémique est la meilleure.
Comment revoir le programme en soutenant mieux les personnes qui ont perdu leur emploi et qui doivent parfois réorienter leur carrière et parfaire leur formation, tout en maintenant l’incitation au travail et la recherche active d’emploi?

Trouver un point d’équilibre est déjà difficile. Pour un gouvernement minoritaire comme celui de Justin Trudeau, le défi est encore plus grand. Le danger d’une réforme électoraliste est réel.

Ce que craint d’ailleurs le président-directeur général de la Fédération des chambres de commerce du Québec, Charles Milliard, qui suppose que le premier ministre Justin Trudeau voudra faire de cette réforme un legs politique.

M. Milliard souhaite qu’Ottawa nomme un comité de travail regroupant les principaux partenaires du marché du travail pour le guider dans sa réforme. Selon lui, une consultation et un dialogue élargi sont préférables à une révision en vase clos.

Il suggère que le fédéral s’inspire de la Commission des partenaires du marché du travail qui existe au Québec et qui réunit à une même table des représentants des employeurs, des travailleurs, du milieu de l’enseignement, des organismes communautaires et gouvernementaux.

Une telle façon de procéder peut en effet éviter qu’un groupe tire toute la couverture de son côté.

Lorsque l’économie roule à fond de train et que le plein-emploi est atteint, bien peu de citoyens se soucient de l’assurance-emploi. Le chômage, c’est pour les autres, ça ne risque pas de nous arriver.

Jusqu’à ce qu’une pandémie pousse les gouvernements à mettre l’économie sur pause et les entreprises à des mises à pied massives.

Les failles

Héloïse Varin, coordonnatrice d’Action Chômage de Québec peut en témoigner. Au printemps, elle en a vu des gens mis à pied qui ont découvert avec effroi les failles de l’assurance-emploi et les trous de notre filet social.

Si le gouvernement Trudeau n’avait pas créé la prestation canadienne d’urgence (PCU), plusieurs auraient été incapables de faire face à leurs obligations et de remplir leur frigo.

«Seulement 40 % des travailleurs avaient droit à l’assurance-emploi en mars», rappelle Mme Varin. Depuis 20 ans, il y a plus de travailleurs autonomes et d’employés à temps partiel, mais le régime d’assurance-emploi n’a pas suivi cette transformation du marché du travail.

Avant, quand des groupes de défense des chômeurs, des syndicats ou des partis politiques dénonçaient cette situation et réclamaient des changements, leur message suscitait peu d’intérêt.

Mme Varin est persuadée que cette fois, la population sera moins indifférente lorsqu’on parlera des enjeux liés à l’assurance-chômage, aux critères d’admissibilité, à la période de carence.

Le Conseil national des chômeurs et chômeuses, dont fait partie Action Chômage de Québec, a lancé la semaine dernière une campagne de mobilisation auprès des citoyens, des acteurs communautaires et syndicaux, des municipalités, des partis politiques et des entrepreneurs.

Il souhaite qu’ils appuient la résolution suivante : «Que le gouvernement fédéral utilise les mesures temporaires comme point de départ pour mettre en place une réforme permanente de l’assurance-emploi assurant un accès juste, universel et adapté aux réalités du monde du travail.»

Selon Mme Varin, si le gouvernement fédéral ne pouvait laisser les gens sans revenus suffisants durant la pandémie, s’il jugeait qu’il fallait 2000 $ par mois pour vivre, il peut difficilement revenir à la case départ l’automne prochain et les laisser tomber. La coordonnatrice dit qu’il faut arrêter de penser que les gens sur l’assurance-chômage abusent du régime et s’y incrustent. Chiffres à l’appui, elle indique que la majorité des chômeurs ne touchent pas toutes les prestations auxquelles ils ont droit.

Ottawa a donné un sérieux coup de pouce à bien du monde durant la pandémie. La PCU a cependant été critiquée lorsque le confinement a été levé. Généreuse, elle rendait le travail moins attrayant. Des entreprises ont déploré un manque de main-d’œuvre parce que les travailleurs préféraient «rester sur la PCU» plutôt que de reprendre le chemin du boulot.

Le gouvernement a corrigé le tir en mettant fin à la PCU et en mettant des mesures temporaires en place.

La suite des choses soulève des questionnements.

Dans une lettre publiée récemment dans les médias, Charles Milliard soutenait que le contexte de la pandémie ne doit pas servir à justifier l’imposition d’un fardeau indu aux employeurs.

M. Milliard est aussi de ceux qui croient que l’assurance-emploi doit être adaptée au XXIe siècle. Loin de lui l’idée de retourner au régime existant avant la pandémie.

C’est lui qui recourt à l’image de la courtepointe pour décrire ce qu’est devenue l’assurance-emploi.

«Année après année, et au gré des changements de gouvernement, le Canada a modifié le régime d’assurance-emploi en y ajoutant systématiquement de nouveaux programmes, de nouvelles modalités, de nouveaux incitatifs et modifiant les critères d’admissibilité. L’assurance-emploi est actuellement une courtepointe de mesures mal agencées et sans orientation précise.»

Selon le PDG, le nouveau régime d’assurance-emploi devrait miser davantage sur la formation continue. Il privilégie la formation en cours d’emploi plutôt que des congés de formation. Un sujet de débat parmi bien d’autres.