Billie-Anne Leduc
La Voix de l'Est
Billie-Anne Leduc
<em>Danseuse verte</em>, Edgar Degas, 1877–1879
<em>Danseuse verte</em>, Edgar Degas, 1877–1879

Prendre sa place

CHRONIQUE / Depuis le début de la pandémie, les gens veulent se faire petits. Ne pas déranger. Ne pas trop exister, pour ne pas propager. Ne pas être un danger – et rien que cela.

Maintenant, c’est le moment de s’expandre. De se rendre grand, grand comme un géant. Un être humain qui a le droit à la grandeur, à la hauteur, à la grosseur.

Le droit à l’espace.

Si les arbres peuvent pousser grands comme ça, toi aussi.

« On dirait que les saules coulent

Dans le vent

Et c’est le vent

Qui coule en eux. » (Regards et jeux dans l’espace, Hector de Saint-Denys Garneau, 1937)

Une bulle à soi

La distanciation physique nous fait revoir notre bulle, cette enveloppe chère aux introvertis et aux timides. Ceux qui se sentent forcés de donner la bise aux amis, une accolade aux cousins, une poignée de main aux inconnus.

Maladroitement.

Tout ça – heureusement pour les uns, malheureusement pour les autres – n’est plus.

On respecte la bulle, l’espace, les gestes, l’air, les joues.

On ne se mêle plus de la peau des autres.

Il faut prendre soin de sa bulle, celle qui te protège, te met en garde contre les envahissants, et tout ce qui peut terrasser ton aura, titiller ta présence.

Il est temps de réécrire les conventions.

De nouveaux gestes de salutation sont créés. On réinvente le bonjour; on réécrit le langage du corps.

Où chacun a sa place.

Si tu veux te mettre à danser, là, dans la rue, car l’élan arrive : le faire.

Voir ça comme : je respecte l’espace que tu as pour grandir.

« Autrefois j’ai fait des poèmes

Qui contenaient tout le rayon

Du centre à la périphérie et au-delà

Comme s’il n’y avait pas de périphérie mais le centre seul

Et comme si j’étais le soleil : à l’entour l’espace illimité. » (Regards et jeux dans l’espace, Hector de Saint-Denys Garneau)

Grand comme un géant

Prendre l’espace qui nous revient à l’intérieur.

«Je suis grand-e» - voilà.

S’imaginer être une pièce.

Une pièce où flottent des rideaux blancs à la fenêtre montrant la mer. 

Une pièce de blancheur, sans mur, sans frontière, et pourtant close et privée. Une pièce pour être seul-e et bien.

Faire comme l’oiseau qui a comme infini le ciel.

Battre du cœur tellement fort, que ça fait frissonner les arbres.

Le droit d’exister tellement puissant, que chaque respiration est une naissance.

Enfin vivants.