Natasha Kanapé Fontaine est convaincue que l’arrivée de son personnage dans Unité 9 a créé une brèche dans l’incompréhension des autochtones par une grande partie de la population.

Beaucoup plus qu’un personnage

La première fois qu’elle s’est vue jouer la détenue Eyota Standing Bear dans Unité 9, Natasha Kanapé Fontaine s’est mise à pleurer. «Je ne me suis pas reconnue, j’avais l’impression que cette femme existait vraiment. J’identifiais aussi certains moments de ma vie et c’est comme si je guérissais de ces moments-là», m’explique l’artiste autochtone et militante de 27 ans, encore touchée par l’expérience.

Son entrée dans la série de Danielle Trottier en novembre dernier a frappé l’imaginaire : la très dure réalité de cette femme autochtone, exploitée sexuellement, se montrant dans toute sa vulnérabilité au cours d’une fouille insoutenable, a ébranlé le public. Natasha Kanapé Fontaine, qui arbore les cheveux plus courts depuis la fin du tournage, admet avoir été habitée par cette femme portant les marques de blessures profondes, bien au-delà des tournages. «Je restais avec elle pendant plusieurs jours, et ça devenait difficile. Je n’arrivais plus à m’en défaire parce que pour moi, elle existait. Eyota, je la vois dans les rues du centre-ville de Mont­réal, ou en sortant à la station de train Bonaventure.»

Natasha Kanapé Fontaine est convaincue que l’arrivée de ce personnage a créé une brèche dans l’incompréhension des autochtones par une grande partie de la population. «Je sens déjà une différence. En s’attachant au personnage, les gens finiront par comprendre ce qu’elle vit. Ce n’est pas seulement une histoire personnelle, mais l’histoire d’un pays.»

La comédienne s’est tenue loin des réseaux sociaux depuis l’arrivée d’Eyota, pour s’épargner les possibles commentaires négatifs qu’ils pourraient susciter. Et pourtant, tout ce qu’on entend au sujet de son interprétation ne relève que de l’éloge, malgré la violence de ses scènes. Déjà, la réaction de sursaut des gens à l’épicerie ou à la pharmacie, lui a donné une idée de la réception de son personnage.

Natasha Kanapé Fontaine avait mis une condition avant de jouer ce personnage : elle ne voulait pas qu’on la voie boire ou consommer à l’écran, préférant tendre vers la rédemption et la résilience. «Quand j’étais jeune et que je voyais quelque chose à la télévision, j’avais tendance à vouloir le recréer. À représenter quelqu’un qui consomme, je sais qu’il y en a qui auraient voulu le refaire. Je ne voulais pas que les gens qui me suivent depuis des années pensent que je validais ce comportement-là. Voir quelqu’un qui se sort de ses démons, c’est plus significatif que de représenter seulement quelqu’un qui reste là-dedans.»

Innue originaire de Pessamit sur la Côte-Nord, Natasha Kanapé Fontaine a grandi à Baie-Comeau. Elle a quitté le nid familial à 16 ans pour fuir un contexte difficile, un sujet qu’elle aborde rarement, mais qui a forgé son caractère. Il a fallu qu’elle apprenne que des membres de sa famille portaient le lourd héritage des pensionnats autochtones pour expliquer bien des choses. «J’aurais très bien pu ne jamais le savoir, je l’ai appris quand on a reçu un chèque du gouvernement. Ça a eu des répercussions sur moi.»

Le documentaire Le peuple invisible de Richard Desjardins et Robert Monderie a aussi été déterminant dans sa compréhension. «Tout a cassé après ça», dit-elle. Les rapports avec sa mère et sa grand-mère sont d’ailleurs au centre de son prochain recueil, à paraître au printemps. «Si la grand-mère a été brisée, que la mère a été brisée, forcément, la petite-fille le sera aussi. Quand on est la fille héritière de relations comme celles-là, comment on fait pour casser le cercle et assurer un meilleur avenir à sa propre fille?»

Natasha Kanapé Fontaine admet avoir été habitée par la détenue Eyota Standing Bear, cette femme qu’elle incarne à l’écran dans Unité 9.

Natasha a quitté Rimouski il y a cinq ans pour s’installer à Mont­réal, la meilleure décision de sa vie, croit-elle. «De Rimouski, je voyais les manifs Idle No More. J’avais envie de vivre ça. En littérature, je n’ai jamais autant avancé que depuis que je suis à Montréal. Ici, j’ai souvent croisé des auteurs de partout qui sont devenus des amis. L’état des lieux dans leur pays, qu’ils décrivent dans leur œuvre, m’a inspirée.»

On peut parler d’une artiste entière, inspirante, qui se dévoile autant dans ses recueils de poésie que dans la peinture. La veille de notre entrevue, elle participait à la vigile en mémoire de Colten Boushie, ce jeune Cri tué par balle en Saskatchewan, et dont le présumé meurtrier, un fermier blanc, a été acquitté. Après plusieurs années à défendre les droits des autochtones et l’environnement, elle a appris que le militantisme peut finir par user, au point de frôler le burnout l’année dernière. «Ce qui me fatigue le plus, c’est de constater qu’après tant de travail de sensibilisation, les gens se gênent de moins en moins pour tenir des propos racistes publiquement. Avec l’affaire Colten Boushie, j’ai jamais vu autant de Blancs tenir des propos racistes sans que personne ne les arrête. On sait très bien que si c’était des Noirs ou des autochtones qui avaient tenu de tels propos, on les aurait arrêtés, on les aurait battus et on les aurait amenés en prison. Il y a vraiment une inégalité, et c’est ça qui me draine.»

Bien qu’elle soit entourée de gens qui souhaitent mêler les cultures, elle voit bien le clivage toujours présent dans la population entre Blancs et autochtones, même dans le milieu artistique québécois. «J’aime créer des liens rapidement avec des gens, mais on me perçoit comme quelqu’un de différent, de marginal.» Cette distance naturelle, elle la sent depuis l’école à Baie-Comeau. «Les Blancs ne me parlaient pas dans les classes. Ça arrive encore aujourd’hui.»

Si le rôle d’Eyota s’inscrit dans la suite logique de son passé de militante, la comédienne s’imagine très bien se voir attribuer un rôle totalement loin d’elle et de ses préoccupations. Et pourquoi pas non-autochtone? Reconnaissons-le : les personnages issus des Premières Nations se font rares à la télé québécoise. Nata­sha Kanapé Fontaine souhaite en voir occuper des postes importants dans nos fictions. Elle croit malheureusement que les jeunes autochtones croient que ces fonctions leur sont inaccessibles. «On ne questionne pas ça dans la société, et ça se traduit dans ce qu’on présente à la télévision. Ce qui fait que les jeunes marginalisés finissent par s’imaginer qu’ils sont incapables d’occuper ces postes-là.»

Avec trois autres comédiens, elle partira bientôt en tournée avec la pièce Muliats. Ce collectif sur les relations entre Québécois et Premières Nations, créé il y a deux ans, s’arrêtera à L’Anglicane de Lévis le 26 avril. C’est par ailleurs confirmé : elle sera de retour à l’automne dans la septième saison d’Unité 9, qui attire 1,6 million de fidèles chaque mardi à 20h sur ICI Radio-Canada Télé.