Brigitte Breton

Autant de besoins, mais moins de dons

CHRONIQUE / La COVID-19 a des impacts sur la philanthropie, et pas seulement des effets positifs. Au Québec, ce ne sont pas 3 milliards $, mais 500 millions $ de moins qui seront recueillis en 2020, prévoit Daniel Asselin, président de la firme Épisode. De petits organismes communautaires, et par le fait même les citoyens qui comptent sur leur soutien, risquent d’écoper.

M. Asselin, qui a fondé sa firme d’experts-conseils en philanthropie il y a près de 30 ans, ne croyait jamais voir une telle situation.

Il s’attend à des changements dans la collecte et la distribution des fonds en 2020, mais aussi les deux années suivantes. Des donateurs revoient déjà leur plan. 

Si l’assiette de dons est amputée de 500 millions $ cette année, des ajustements, voire des choix déchirants s’imposeront.

Il y aura des gagnants et des perdants. 

On le voit déjà. De grands donateurs ont dégagé des sommes importantes pour la recherche afin de trouver vaccin et médicaments pour combattre la COVID-19. 

M. Asselin constate par ailleurs qu’au Québec, les organismes qui donnent des services de première nécessité bénéficient actuellement de la générosité des gens. «Les banques alimentaires et les Moissons n’auront jamais eu autant de dons». La santé mentale est un autre domaine qui incite au partage.

Si l’élan de générosité et de solidarité suscité par la pandémie du coronavirus profite à certaines causes et missions, le confinement frappe toutefois de front les organismes et les fondations dont le budget reposait en bonne partie sur du financement événementiel. 

Avec la distanciation sociale et l’interdiction des rassemblements disparaissent les conférences, les vins et fromages, les soupers-bénéfices et les défis sportifs qui permettaient d’amasser des fonds. Et on ne sait pour combien de mois encore, ce qui met un poids supplémentaire sur des situations financières déjà précaires.

Les entreprises et les grands donateurs seront donc encore plus courtisés pour soutenir des causes, mais le président d’Épisode croit que ceux-ci en profiteront pour faire un grand ménage dans leurs dons et leurs commandites.

La crise et l’arrêt des activités économiques viennent aussi restreindre le budget que les entreprises peuvent redistribuer dans leur communauté. Des citoyens subissent aussi une perte de revenus et leurs dons risquent de suivre la même tendance.

Daniel Asselin estime que de petits organismes communautaires n’auront pas le choix de fusionner ou de développer des alliances pour survivre. «Il y aura élagage obligatoire.» Il note que le nombre d’organismes a explosé au cours de la dernière décennie.

Penser que les gouvernements pourront venir à la rescousse de tous semble peu réaliste. Tant Québec qu’Ottawa ont dégagé ces dernières semaines des millions de dollars pour venir en aide aux citoyens et aux entreprises. Les fonds publics ne sont pas inépuisables.

Le gouvernement Legault a ajouté 10 millions $ au programme de soutien à l’action bénévole. Une somme que les dirigeants de Centraide Québec, Chaudière-Appalaches et Bas-Saint-Laurent jugent bien insuffisante «pour traduire les efforts consentis par des milliers de bénévoles et d’employés d’organismes communautaires».

Dans une lettre publiée samedi dernier dans Le Soleil, Marc De Koninck et Bruno Marchand soutiennent que la crise actuelle n’est pas que sanitaire. C’est aussi une crise humaine. 

«Dans ce contexte, nous ne pouvons nous priver des ressources que représentent les acteurs branchés au quotidien sur les enjeux, les besoins et les défis de nos communautés.»

Organismes en mode urgence

Je vous expose deux cas. Celui de Deuil-Jeunesse et celui de Laura Lémerveil, deux organismes communautaires des régions de Québec et de Chaudière-

Appalaches qui sont déjà en mode urgence et survie.

Ils n’offrent pas de services alimentaires, mais leur existence fait une grande différence dans la vie de bien des personnes et de familles.

Deuil-Jeunesse, fondé par la travailleuse sociale Josée Masson, vient en aide aux jeunes et aux familles qui vivent la maladie grave, la disparition ou la mort d’un proche, ou des pertes liées à la séparation parentale, l’abandon ou l’adoption.

Laura Lémerveil, un organisme créé par Sandra Lambert, offre soutien et répit aux familles d’enfants polyhandicapés.

Au cours des dernières semaines, les deux directrices ont dû mettre à pied une bonne partie de leur personnel. Elles ont élaboré un plan d’urgence pour fournir des services «essentiels» à leur clientèle vulnérable, et cherchent des fonds afin de pouvoir poursuivre leurs activités pendant la crise et lorsque celle-ci sera chose du passé.

Ses activités de financement étant sur pause, de même que les formations et conférences que Deuil-Jeunesse devait donner pour garnir ses coffres, Josée Masson s’est tournée vers le sociofinancement avec GoFundMe. Jeudi, Deuil-Jeunesse avait récolté 7180 $ sur un objectif de 25 000 $.

La travailleuse sociale scrute aussi les programmes d’aide annoncés par les gouvernements pour voir si Deuil-Jeunesse est admissible. «On va finir par entrer dans une case». Les travailleuses sociales dispersées à travers le Québec et qui avaient le statut de travailleuses autonomes obtiennent pour leur part l’aide d’Ottawa. 

Sandra Lambert est de son côté à la recherche de 250 000 $ pour se rendre à l’été. Les activités de financement sont aussi interrompues chez Laura Lémerveil et la directrice explique qu’elle ne peut utiliser des fonds dédiés pour combler les besoins urgents. «On ne peut pas tenir la route». Elle lance un appel à la communauté. «Aidez-nous à aider». 

Durant la pandémie, l’organisme Laura Lémerveil n’a pas laissé tomber les 200 familles avec enfants polyhandicapés — de quelques jours à 30 ans — qu’il dessert. 

Si plusieurs parents sont épuisés et cherchent leur souffle depuis que les garderies et les écoles sont fermées, imaginez ceux dont le jeune vit avec une déficience intellectuelle, une déficience physique et le spectre de l’autisme. 

Même si leurs cinq points de services sont fermés, Sandra Lambert et son équipe ont développé pour eux divers outils pour rester en contact avec eux, mais aussi avec les enfants et les jeunes adultes afin que ceux-ci puissent maintenir leurs acquis. Capsules vidéo, activités de psychomotricité ou de bricolage, soutien téléphonique et services personnalisés sont offerts.

«Ça va bien aller car Laura Lémerveil a trouvé les moyens d’être encore là pour nous, de façon différente, mais tout aussi importante», témoignent Esther Baillargeon et Christan Ouellet, les parents de Francis, âgé de 25 ans. Avant la pandémie, ce dernier fréquentait les ateliers professionnels Les Artisans.

Mme Lambert s’inquiète de la santé et de l’épuisement des familles après plusieurs semaines de confinement. Le téléphone et les médias sociaux ont des limites. Il faut envisager davantage de soutien à domicile, avec toutes les précautions que la situation actuelle exige.

 En début de semaine, le ministre délégué à la Santé et aux Services sociaux, Lionel Carmant, a indiqué vouloir former des équipes d’intervenants «protégés» pour donner du répit aux parents d’enfants handicapés.

Mme Lambert attend la suite.

Le père et la mère de Francis soulignent que bien avant la COVID-19, les parents d’enfants polyhandicapés ont été capables de dire «ça va bien aller». «Après, ça va continuer de bien aller si le gouvernement reconnaît le rôle essentiel que joue Laura Lémerveil pour toutes ses familles».