Au sens défiguré

CHRONIQUE / J’ai une question sur une expression qui m’irrite. Nous entendons constamment des gens qui se plaignent d’être pris en otages pour diverses raisons, par exemple lorsque des manifestants bloquent un pont ou une rue, causant des retards importants. Il me semble que c’est un manque de respect et de compassion envers les personnes qui ont réellement subi ce traumatisme pouvant laisser des séquelles à vie (Jean Dufresne, Sherbrooke).

La cause de votre irritation m’apparaît comme très claire: vous prenez une expression figurée au sens propre.

Vous n’êtes pas le premier. Ponctuellement, des lecteurs me demandent d’abandonner un sens figuré, une métaphore, une expression figée, un proverbe ou un dicton qu’ils jugent offensants. Plusieurs de mes confrères et consœurs pourraient vous raconter des histoires similaires.

Une des premières fois, je crois que c’était pour «dialogue de sourds»: «Vous saurez, Monsieur, que les sourds sont capables de dialoguer! La langue des signes est une vraie langue!»

Pourtant, les dictionnaires nous disent qu’être sourd, ce n’est pas seulement entendre mal ou pas du tout: c’est aussi (au figuré) rester insensible, refuser d’entendre, de comprendre, de prendre en compte.

L’été dernier, une de nos stagiaires me transmet ce message d’un lecteur en me demandant si elle a vraiment commis une erreur: «S’il vous plaît, ne plus clouer les malades au lit, mais plutôt les confiner!»

Je suis remonté à la source et le lecteur, travailleur de la santé retraité, m’a expliqué que la plupart de ses patients handicapés détestaient cette expression les comparant à une planche de bois.

Je veux bien, mais doit-on aussi arrêter de dire que l’amour rend aveugle parce que cela banalise la véritable cécité? Une personne obèse devrait-elle se sentir insultée lorsqu’on lui demande si elle a dévoré un livre? Il y a peut-être également des défenseurs plus radicaux des droits des animaux qui voudraient voir bannir des locutions comme «caractère de chien» ou «bouillie pour les chats»…

Bref, j’espère vous faire prendre conscience, même si votre question s’appuie sur un sentiment d’empathie (ce qui est tout à votre honneur), qu’essayer de ménager tout le monde peut s’avérer interminable parce qu’il y a des sensibilités que vous n’auriez jamais soupçonnées.

Le sens figuré existe dans toutes les langues ayant atteint une forme de maturité, c’est-à-dire celles issues de civilisations qui ont dépassé le stade de la simple survie. C’est même le signe du génie de ces langues, et donc de l’esprit humain: au lieu de créer un mot nouveau chaque fois qu’il faut nommer une réalité légèrement différente, on emploie des mots déjà existants en procédant par analogie ou image. Ce qui donne justement une langue beaucoup plus vivante, parce que le sens figuré fait directement appel à notre imagination.

Je dirais même qu’en tant que journaliste, cela fait partie de mon «combat» de refuser l’aseptisation, parce que ma mission est notamment d’éviter le plus possible ce qu’on appelle la «langue de bois». Et le sens figuré s’avère être un antidote assez efficace lorsque vous interviewez des politiciens, des fonctionnaires, des gens d’affaires ou des relationnistes qui multiplient les mots vides, les tournures abstraites et l’ambiguïté.

D’après mes recherches, l’expression «être pris en otage» au sens figuré n’est pas encore recensée telle quelle (j’ai trouvé «être l’otage de…»), mais cela ne saurait tarder, parce que l’on comprend instantanément ce qu’elle veut dire.

Prendre une personne en otage, au sens propre, c’est s’en emparer, la séquestrer, menacer sa sécurité ou sa vie pour obtenir une rançon ou une action de la part d’une autre partie. Si on résume la situation d’un otage, on pourrait dire que c’est celle d’une personne qui paie pour un conflit avec lequel elle n’a rien à voir, dans l’impuissance la plus totale.

Donc, les gens qui se disent pris en otages n’ont évidemment pas le sentiment que leur sécurité ou leur vie sont menacées, mais bien qu’ils font les frais d’un conflit qui leur est complètement étranger et sur lequel ils n’ont aucun pouvoir.

En somme, j’estime que de prendre une expression figurée au sens propre est une forme d’erreur. C’est même souvent un matériau privilégié par les humoristes. J’espère d’ailleurs que vous ririez si vous me disiez que vous avez été injustement éclaboussé par un scandale et que je vous tendais une serviette.

Et puis, n’est-il pas plus réaliste d’essayer de changer sa propre perception plutôt que de s’attendre à ce que 300 millions de francophones retirent une locution de leur vocabulaire?


PERLES DE LA SEMAINE


Encore quelques titres de journaux trouvés à 23h30...


«Les victimes d’homicide parlent rarement à la police»

«La Chine pourrait se servir de la mer pour cacher ses sous-marins»

«Diana était toujours en vie quelques heures avant sa mort»

«La météorite du Groenland pourrait venir de l’espace»

«Une étude révèle qu’il y a moins de cerfs après la chasse»


Questions ou commentaires? Steve.bergeron@latribune.qc.ca.