Jean-Marc Salvet
Le Soleil
Jean-Marc Salvet
La relation entre la France et le Québec demeure pratiquement sans équivalent dans le monde entre un État souverain et un État non représenté aux Nations Unies. Ici, le premier ministre du Québec François Legault et le président français Emmanuel Macron, à l’Élysée, en janvier 2019.
La relation entre la France et le Québec demeure pratiquement sans équivalent dans le monde entre un État souverain et un État non représenté aux Nations Unies. Ici, le premier ministre du Québec François Legault et le président français Emmanuel Macron, à l’Élysée, en janvier 2019.

Au-delà de la déculottée de Trudeau

CHRONIQUE / François Legault voulait qu’on sache que le président français Emmanuel Macron l’avait appelé pour le remercier de sa «position claire» sur la défense de la liberté d’expression. Il sait qu’il marque des points auprès d’un très grand bassin d’électeurs lorsqu’il a l’occasion de s’opposer à Justin Trudeau, voire de le mettre en boîte. Sur ce coup-là, il ne s’est pas retenu.

Il a poussé son jeu en attaquant Justin Trudeau plus durement qu’il ne l’avait jamais fait. «Il y a certains dirigeants politiques qui craignent le terrorisme et qui, devant le chantage de certains groupes religieux radicaux, sont prêts à faire des accommodements qui ne sont pas raisonnables», a-t-il dit. En d’autres mots, il l’a accusé de compromission.

Mardi, j’écrivais que le coup de fil d’Emmanuel Macron à François Legault constituait une déculottée diplomatique et politique pour Justin Trudeau. Elle était méritée.

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Prendre le temps de remercier M. Legault et partager par la suite sur les réseaux sociaux son message sur la liberté d’expression… Et ignorer ostensiblement le premier ministre canadien pendant deux jours! Voilà qui révèle à quel point M. Macron a peu apprécié les mots prononcés par M. Trudeau dans la foulée des attentats islamistes en France.

M. Trudeau a rajusté le tir après le retentissant coup de fil du président français au chef du gouvernement québécois.

Avant de recadrer son propos, il avait affirmé que la liberté d’expression — au-delà de ce que prévoient les tribunaux — doit prendre en compte le contexte, les circonstances; qu’elle doit éviter de blesser. D’autres dirigeants du monde occidental pensent de la même manière, ainsi que de très nombreux citoyens. M. Trudeau n’est pas seul dans son camp.

Les conceptions française et anglo-saxonne de la laïcité ne sont pas les mêmes, même si rien n’est monolithique. On est en face de deux systèmes de valeurs, de deux modèles de société.

Le problème est que Justin Trudeau a distribué les torts entre les auteurs des caricatures de Charlie Hebdo et des meurtriers. Il est le seul dirigeant du monde occidental à l’avoir fait.

Il n’a pas tenu compte du contexte dans lequel il s’exprimait, soit dans la foulée des attentats ayant secoué la France, ainsi qu’à la suite de la décapitation d’un enseignant. Son analogie avec le fait de crier au feu dans un cinéma était indigne dans ces circonstances.

C’était une faute commise envers son allié de s’exprimer comme il l’a fait à ce moment-là, un manque de solidarité. 

Élargissons

Élargissons notre propos. C’est un principe que défend Emmanuel Macron, celui de la liberté d’expression. Mais ne confondons pas un principe et l’appréciation personnelle que chacun peut avoir. Car, on a aussi évidemment le droit de critiquer les caricatures de Charlie Hebdo, pacifiquement.

«Je comprends et respecte qu’on puisse être choqués par ces caricatures», a lui-même affirmé Emmanuel Macron avant d’ajouter qu’il n’acceptera «jamais qu’on puisse justifier une violence physique pour ces caricatures» et qu’il défendra toujours «la liberté de dire, d’écrire, de penser, de dessiner».

«Ça ne veut pas dire, a-t-il enchaîné, que je soutiens à titre personnel tout ce qu’on dit, pense, dessine.»

Et le ministre de l’Économie de son gouvernement, Bruno Le Maire, a été encore plus clair que son grand patron : «Je n’aime pas ces caricatures [de Charlie Hebdo], mais je les défends.»

Tout est pas mal dit. Les nuances sont là entre les appréciations personnelles et la défense d’un principe fondamental — d’ailleurs reconnu par la Cour suprême du Canada.

Élargissons encore

Élargissons encore le propos, puisque des souverainistes se sont particulièrement réjouis de ce coup de fil au premier ministre du Québec. Ceux qui y voient une opposition entre le Québec et le reste du Canada ne devraient cependant pas perdre de vue qu’à la Chambre des communes, à Ottawa, outre le Bloc québécois, le Parti conservateur du Canada a dénoncé l’attitude de Justin Trudeau, tant par la voix d’Erin O’Toole que par celle de Gérard Deltell.

Aujourd’hui, bien des Québécois portent aux nues ce même Emmanuel Macron qu’ils... conspuaient il n’y a pas si longtemps.

Au printemps 2018, le président français avait été fortement critiqué au Québec quand il avait annulé un passage qu’il devait effectuer à l’Assemblée nationale. Après une visite officielle à Ottawa, il s’était arrêté à Montréal. Mais il n’était pas venu discourir devant les députés québécois.

Cet épisode avait été vécu par de nombreuses personnes comme un affront que la France de Macron administrait au Québec.

Surtout qu’en avril de cette même année, à Paris, Justin Trudeau avait pris la parole à l’Assemblée nationale française à l’invitation de M. Macron. Il était le premier chef d’un gouvernement canadien à bénéficier de cet honneur.

Même si plusieurs ne le voyaient plus, la relation entre la France et le Québec demeurait quand même unique et solide à ce moment-là. Elle l’est et le demeurera. Elle est pratiquement sans équivalent dans le monde entre un État souverain et un État non représenté aux Nations Unies. Une autre preuve vient d’en être apportée.