Alors, qui est de trop?

CHRONIQUE / C’était à Strasbourg il y a trente ans. J’enseignais aux futurs éco-conseillers les grandes problématiques environnementales qui affectaient déjà la planète et nous faisaient craindre pour le futur. Dans la classe, un étudiant me demande : « Professeur n’y a-t-il pas trop d’humains sur terre ? » La question méritait qu’on y réfléchisse.

Théâtralement, je descends de l’estrade et je vais à l’arrière barrer la porte. Puis, sans un mot, j’ouvre les fenêtres (Eh oui, les fenêtres s’ouvraient à cette époque !). Nous étions au quatrième étage. Je remonte sur la tribune et demande à la classe : « Alors, qui est de trop ? » Silence.

Cet épisode me revient alors qu’une jeune journaliste me demande de commenter un article scientifique paru en 2017 qui conclut que la chose la plus efficace pour un couple qui veut réduire son empreinte carbone est d’avoir un enfant de moins. Je ne m’attarderai pas à la façon de faire ce calcul, mais si j’avais été réviseur de l’étude, je l’aurais vertement critiquée. Peu importe. La conclusion a fait le tour des médias et elle pose la même question que celle que je posais à Strasbourg : « Quel enfant est de trop ? » L’enfant des riches, qui consommera plus d’énergie et de biens que l’ensemble de sa classe ? L’enfant de la classe moyenne qui voudra une auto à 16 ans parce que ses parents demeurent en banlieue et qu’il n’y a pas de transport en commun efficace ? L’enfant plus défavorisé qui devra acheter une minoune pour aller travailler ? L’enfant né par fertilisation in vitro, qui doit l’existence à la technologie ? L’enfant pauvre d’Haïti qui continuera à arracher le dernier arbre de la forêt pour manger ? L’enfant du braconnier africain ? Celui du pêcheur indonésien ? Le musulman ? Le chrétien ? Le premier enfant ? Le troisième ? Le douzième ? Qui est de trop ?

Les humains consomment des ressources et produisent des déchets tout au long de leur existence. Ils affectent ainsi peu ou prou la biosphère. Ils sont destructeurs et  égoïstes. Mais les humains sont aussi créatifs et généreux, quelquefois géniaux. Les humains créent la culture, qui est une chose merveilleuse qui se superpose à la Nature et qui peut répondre à une grande partie de leurs besoins immatériels. Par la science, qui est une partie de la culture, ils peuvent inventer, résoudre des problèmes, créer des savoirs indispensables à notre survie collective. L’enjeu est de savoir comment poser correctement les problèmes. « Nous sommes chanceux dans notre malchance, disait Pierre Dansereau. Si les problèmes sont causés par les humains, seuls les humains peuvent les résoudre ! »

Je publiais le 4 juillet 2018 une chronique portant sur le scénario dit La voie du développement durable. Ce scénario qui servira au prochain rapport du GIEC projette ce que serait l’humanité en 2100 si nous appliquions avec détermination le programme de développement durable des Nations Unies et ses 17 objectifs. Le résultat serait une réduction de la population à 6,7 milliards de personnes contre 7,8 actuellement, une quasi-élimination de l’analphabétisme, un niveau de scolarité moyen de 14 ans, une espérance de vie améliorée, une réduction des disparités et un produit mondial brut sept fois plus élevé qu’aujourd’hui dans un monde où la résolution des conflits se fait pacifiquement. Une utopie ? Les objectifs de développement durable montrent la voie à suivre pour faire autrement et pour favoriser la symbiose entre les humains entre eux et avec la nature.

Les humains peuvent rêver lorsqu’ils ont ce qu’il faut pour vivre en sécurité. Aujourd’hui, nous nous rendons compte que la dégradation de l’environnement menace notre sécurité et celle de nos enfants. Il n’y a qu’une solution : l’éducation. Des citoyens informés et compétents qui comprendront les impacts de leurs décisions quotidiennes, il n’y en aura jamais un seul de trop. Merci à tous les professeurs qui commenceront tantôt des vacances bien méritées.