La détresse psychologique des enseignants serait à l’origine de 13 % des congés d’invalidité courte durée en Outaouais, note Suzanne Tremblay (à droite), la présidente du Syndicat de l’enseignement de l’Outaouais.

À bout de bras!

CHRONIQUE / Les enseignants nous disent qu’ils tiennent le système d’éducation à bout de bras. Qu’ils n’en peuvent plus. Que le système craque. Et que ce sont nos enfants, surtout les plus fragiles, qui en paient le prix.

L’autobus rouge de la Fédération autonome de l’enseignement s’est arrêté à la polyvalente de l’Érablière de Gatineau, mardi matin, à l’aube d’une nouvelle négo pour renouveler leur convention collective.

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Avec leurs tuques rouges et leurs fanions, ils ont rappelé que les enseignants québécois sont les moins bien payés au Canada avec un salaire annuel variant entre 42 000 et 83 000 $.

Une injustice qui les achale, bien sûr, mais pas autant que la dévalorisation de la profession. Pas autant que ce projet de loi 40 du ministre de l’Éducation, Jean-François Roberge, qui leur retirerait le peu de pouvoirs qu’ils ont au profit des directions d’école.

Pas autant non plus que la lourdeur de leur tâche quotidienne qui les fait tomber au combat, décourage la relève et pousse des enseignants d’expérience vers une retraite prématurée. « Vingt-cinq pour cent des nouveaux enseignants quitteront la profession avant la 5e année de pratique », s’inquiète Sylvain Mallette, le président de la FAE.

Une tuque rouge vissée sur la tête, François Tremblay agitait son fanion en compagnie de ses collègues mardi matin. D’aussi loin qu’il se souvienne, ce professeur d’histoire en 4e secondaire, à la polyvalente de l’Érablière, n’a jamais cumulé une tâche aussi lourde. Ni fait face à des classes aussi complexes. 

« Je travaille plus fort maintenant, après 24 ans de carrière, que lorsque j’ai commencé comme jeune prof », témoigne-t-il.

Même constat de la part de sa collègue Geneviève Senécal, enseignante de français en 5e secondaire.

« En 15 ans, j’ai vu un changement énorme au niveau des conditions de travail. Surtout sur le plan de la composition de la classe. Deux mondes ! Moi, j’ai trois groupes considérés comme réguliers. Dans deux des trois groupes, le tiers des élèves a un plan d’intervention. Dans le troisième, c’est la moitié ! C’est donc énormément d’énergie pour gérer et adapter. Tout cela retombe sur mes épaules. Avec des groupes de 32 élèves, parfois plus, ce n’est pas évident de donner l’attention à tous. On fait ce qu’on peut. C’est-à-dire le maximum. Toujours ! »

La lourdeur de la charge de travail à un prix. La détresse psychologique des enseignants serait à l’origine de 13 % des congés d’invalidité courte durée en Outaouais, note Suzanne Tremblay, présidente du Syndicat de l’enseignement de l’Outaouais.

Une réalité inquiétante que connaît trop bien François Tremblay. « À notre école l’an dernier, 26 personnes sur 150 sont parties en congé de maladie. C’est énorme ! Et ce ne sont pas des nouveaux, mais des profs avec une vingtaine d’années d’expérience qui se sont brûlés au travail. »

Tout cela alors que le réseau scolaire ne s’est pas encore remis des coupes de 1,5 milliard effectuées sous le précédent règne libéral, soutient Sylvain Mallette de la FAE.

« Sur le terrain, ça veut dire qu’il y a encore des profs qui se font dire par les directions d’école : choisis parmi tes élèves ceux qui auront du service, je n’ai pas suffisamment de ressources. C’est dramatique. On a donné à l’école publique la mission d’accueillir tous les élèves sans discrimination et on ne lui en donne pas les moyens. »

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« Il y a tellement peu de ressources que c’est quasiment une réalité, répond François Tremblay, de la polyvalente de l’Érablière. Les élèves qui n’ont pas eu la chance d’avoir un plan d’intervention sont un peu laissés pour compte. Ça me révolte. Alors je consacre de mon propre temps, le midi, à essayer de les aider.

«Mais encore une fois, ce sont les enseignants qui portent le système à bout de bras. C’est ça que je trouve révoltant. Parce que c’est un métier de passion, un métier de cœur. Pour nous, ce qui est important, c’est la réussite de nos élèves. Alors on va ambitionner là-dessus. On va demander aux enseignants d’en faire toujours plus. Un moment donné, ça ne peut plus fonctionner !»