L’échange de Patrick Roy vu par... Jocelyn Thibault

Jocelyn Thibault
Collaboration spéciale
Chaque mois, depuis 1995, on me parle de mon passage avec le CH. Les gens me racontent leurs souvenirs. Je m’en fais parler tout le temps. Ce fut une chance incroyable. Un privilège, de côtoyer les anciens. De faire partie de cette famille. À Montréal, j’ai vécu plusieurs choses agréables, et d’autres moins agréables. Je me suis bâti une résilience, des valeurs de vie, dont je me sers encore aujourd’hui.

Mais retournons un peu dans le temps. Le déménagement des Nordiques de Québec au Colorado, en 1995, fut assez particulier. Quand on a joué notre dernier match avec les Nordiques à New York contre les Rangers, en mai, je ne pensais pas que ce serait le dernier match de l’histoire des Nordiques. On pouvait sentir le poids et voir dans le visage des gens de l’organisation, après le match, qu’il se passait quelque chose. 

On nous disait que c’était probablement le dernier match de la concession. Really? Ce fut un choc. Ç’a été officialisé quelques semaines plus tard. Je ne pensais pas que ce serait une possibilité. À 20 ans, tu n’es pas au courant de la business, de la dynamique d’affaires, tu ne lis pas le Wall Street Journal le matin pour suivre les finances de la LNH!

L’organisation de l’Avalanche a préparé le « grand déménagement » pour Denver. L’équipe a fait venir tous les joueurs avec les conjointes pendant l’été. Avec un tour de ville, des soupers avec les nouveaux propriétaires, l’équipe avait engagé plusieurs agents d’immeubles pour nous trouver une maison. Pour les joueurs en couple, célibataires, avec enfants ou non, avec des chiens. 


« L’entraîneur-chef de l’Avalanche Marc Crawford, m’a dit: « Achète-toi une maison, tu vas être avec nous pendant longtemps de toute façon! » Ça avait du sens. J’étais loin de me douter qu’il faudrait vendre cette maison quelques mois plus tard! »
Jocelyn Thibault

Avec ma conjointe Mélanie, qui allait devenir mon épouse, on n’avait pas d’enfant, mais deux chiens. C’était la première fois qu’on allait rester ensemble à temps plein. À Québec, j’habitais chez Marc Fortier. On restait ensemble l’été, mais pas l’hiver. Elle allait à l’école, et on se voyait quand on pouvait.

On avait de la difficulté à trouver quelque chose. L’entraîneur-chef de l’Avalanche Marc Crawford, m’a dit: « Achète-toi une maison, tu vas être avec nous pendant longtemps de toute façon! » Ça avait du sens. J’étais loin de me douter qu’il faudrait vendre cette maison quelques mois plus tard!

Débandade face à Detroit

Chez l’Avalanche, comme dans toutes les équipes j’imagine, on a tous vu ce qui s’est passé lors de la défaite de 11-1 du Canadien contre Detroit. Patrick est sorti du match et passe devant Mario Tremblay pour parler à Ronald Corey.

Avec tous les Québécois chez l’Avalanche — Stéphane Fiset, Steven Finn, Claude Lemieux, Sylvain Lefebvre, Claude Lapointe, Stéphane Yelle — et comme on venait d’arriver à Denver, on suivait de près l’actualité sportive du Québec. On était encore très attaché au Québec, aux émissions québécoises, à La Petite Vie. On suivait beaucoup les nouvelles du Québec, on n’avait pas encore coupé le cordon et on était pas mal au courant.

Je me souviens encore des images de Patrick Roy, derrière le banc, qui parle à Ronald Corey. Et on en a parlé beaucoup dans notre vestiaire. On se disait eh boy, ça brasse à Montréal! Ce fut un gros sujet de discussion. On connaissait la passion des gens pour le hockey et le Canadien, au Québec.

C’est arrivé un samedi soir, le match contre Detroit, et les rumeurs impliquant l’Avalanche sont sorties très rapidement. Pierre Lacroix, notre DG, était l’ancien agent de Patrick. D’ailleurs, Pierre Lacroix fut mon premier agent, quand j’avais 16 ans.

Il a eu beaucoup d’influence sur moi, et il n’y a pas une journée qui passe sans que j’applique des choses que Pierre m’a enseignées ou montrées.

Quelques jours après le match entre le CH et Detroit, le lundi ou mardi, on jouait contre San Jose, à la maison (5 décembre). On arrive à l’aréna, Stéphane Fiset et moi, vers 16 h 30. Un membre du staff nous dit que Pierre veut nous parler. Tout de suite.

On est allé le voir. Et Pierre, dans un élan de transparence, nous a dit: « Vous avez vu ce qui s’est passé à Montréal, il y a des rumeurs impliquant Patrick Roy, et je ne vous conterai pas de menteries, on a de l’intérêt pour Roy. Je ne sais pas si ça va arriver, mais je voulais être honnête dans ça. » 

C’était comme bizarre un peu. J’ai toujours pensé que l’honnêteté a sa place. Avec le recul, j’ai apprécié. Mais on s’entend, ça shake, entendre ça. Surtout pour Stéphane, qui était le gardien partant le soir même. Mais rien ne justifiait une transaction, on avait un bon début de saison.


« Après le souper, en arrivant à la maison vers minuit trente, on avait un message sur le répondeur — on n’avait pas de cellulaire à l’époque — de François Giguère, l’adjoint de Pierre Lacroix, de rappeler au bureau dès qu’on aurait le message. Je rappelle François, qui me dit « viens à l’aréna, on t’attend ». »
Jocelyn Thibault

Cap vers Montréal

C’est ce soir-là que la transaction est arrivée. Après le match contre San Jose. On a joué et gagné le match (victoire de 12-2). Après, on est allé manger au resto, comme on le faisait habituellement. Ma blonde était là. Après le souper, en arrivant à la maison vers minuit trente, on avait un message sur le répondeur — on n’avait pas de cellulaire à l’époque — de François Giguère, l’adjoint de Pierre Lacroix, de rappeler au bureau dès qu’on aurait le message. Je rappelle François, qui me dit « viens à l’aréna, on t’attend ». On arrive sur place, j’entre dans l’aréna par le corridor et je vois Martin Rucinsky et Andrei Kovalenko qui sont là, près du bureau de Pierre Lacroix.

Là, ça clique, je me dis que je suis échangé à Montréal. C’était clair. J’ai connecté les points assez vite! On est entré dans le bureau, Pierre nous a annoncé la transaction, ce fut short and sweet.

C’était une transaction dans un contexte bizarre. Pour nous trois, ça se passait très bien avec l’Avalanche, l’équipe allait bien. Personne n’avait demandé de transaction, personne n’avait rien à nous reprocher, ce n’était pas une ambiance de salon funéraire, c’était bizarre.

C’était une transaction d’affaires. Un hockey trade. C’était comme ça que ça s’est fait. Ma blonde était à l’aréna avec moi. On était sous le choc, c’est sûr. L’autre chose, c’est qu’on avait joué au Québec. On connaissait l’organisation du CH, et sa réputation. Et je ne connais pas grand-monde qui ne veut pas jouer pour le Canadien, comme c’est le cas pour les Yankees de New York, j’imagine.

Pierre nous a dit: vous avez un vol nolisé à 7 h le matin et vous aurez les détails. Il était 2 h du matin quand Mélanie et moi on est retournés à la maison pour préparer mes bagages.

C’était un choc, mais j’ai de la misère à me rappeler la réaction de ma blonde, précisément. On était quand même contents. Je ne voulais pas être échangé, je n’avais pas souhaité partir. Mais jouer pour le Canadien de Montréal, c’était un rêve pour moi et je ne m’en suis jamais caché. Et pour ma blonde, c’était l’occasion de retourner au Québec.

On était donc relativement heureux de la situation.

Ensuite, on a appelé tout le monde. Un par un. Les parents, l’agent, certains chums, tout ça en pleine nuit. On était sur l’adrénaline.

Dans l’avion, on nous a dit qu’il y aurait un point de presse à notre arrivée à Montréal. Mais les trois, on avait vécu le hockey au Québec. On savait qu’il n’y aurait pas juste deux journalistes à notre arrivée! On connaissait très bien l’impact de la transaction!

Je suis resté un mois au Reine Elizabeth à Montréal, le temps de trouver une maison à louer à Montréal. Le CH a payé toutes les dépenses. Il y avait des fleurs qui nous attendaient dans la chambre, à notre arrivée. Ma blonde est venue nous rejoindre plus tard. On a été très bien traités par l’organisation. Dans les transactions comme ça, c’est souvent plus difficile pour les conjointes, qui doivent tout gérer, la maison, le déménagement, etc.

Quant à moi, je n’avais qu’à suivre l’horaire des entraînements, et des matchs.

«Je ne voulais pas être échangé, je n’avais pas souhaité partir. Mais jouer pour le Canadien de Montréal, c’était un rêve pour moi et je ne m’en suis jamais caché.»

La bonne chose là-dedans, c’est qu’il y avait un match le soir même. Martin et Andrei ont joué. Moi, j’étais l’assistant à Pat Jablonski. Et le lendemain, on quittait pour Pittsburgh. On avait une séquence de matchs qui s’enchaînaient, on est tombé en mode hockey rapidement.

Je me rappellerai toujours de mon premier match avec le CH. C’était contre les Rangers de NY, un match nul de 2-2.

Oui, j’étais nerveux à mon premier match. Tout était nouveau pour moi, c’était la première fois que j’étais échangé, c’était donc la première fois que je changeais de vestiaire. J’étais fébrile, content. Et on avait un bon club, à mon arrivée à Montréal. Je n’ai jamais senti que je devais remplacer Patrick. Jamais.

L’acclimatation s’est très bien faite. Il faut se rappeler que ça a très mal fini pour Patrick, à Montréal. Plein de gens, malheureusement, disaient ou prétendaient que ses meilleures années étaient derrière lui, qu’il n’était pas fini, mais que ce n’était plus le gardien que c’était.

Plusieurs personnes saluaient donc cet échange. Ce n’était pas 98 % contre la transaction, ce n’était pas ça. Patrick, c’était mon idole d’adolescence. Il a gagné la coupe Stanley à 20 ans en 1986, c’était mon idole lors de mon hockey mineur. Mais les gens ont été très durs envers lui à ses derniers milles à Montréal.

Alors le mood était correct. Et j’ai été très très bien accueilli par mes nouveaux coéquipiers.

«Je me suis fait de bons amis chez le CH. Je n’ai que du positif à dire. Je revenais à la maison, proche de la famille. Tu retombes dans tes pantoufles.»

Il y avait dans ce vestiaire un noyau très fort, un esprit d’équipe vraiment intéressant, et beaucoup de Québécois, et des Québécois forts: Vincent Damphousse, Pierre Turgeon, Stéphane Quintal, Patrice Brisebois, Marc Bureau.

Je connaissais Pierre et Vincent, car on avait le même agent. Et ces deux gars-là étaient de grands leaders, très forts, très rassembleurs. Ils faisaient le pont entre les francos, les anglos, les Européens. Ils avaient forte présence dans le vestiaire, un aura. J’ai été impressionné du lien entre les gars, Turner Stevenson, Lyle Odelein, Valeri Bure, Mark Recchi, Saku Koivu.

C’était parfait

J’ai tout de suite eu l’impression de faire partie de la gang. Rapidement, j’ai remarqué la camaraderie et l’esprit d’équipe. Je m’entendais très bien avec Mario (Tremblay), M. Houle (Réjean) et M. Corey (Ronald). J’ai adoré mon arrivée à Montréal. Oui, cet échange fut un choc. Mais selon ma perspective, ce 6 décembre-là, j’étais très heureux de cet événement, de ce virage là, c’était parfait. J’aimais ça.

Je me suis fait de bons amis chez le CH. Je n’ai que du positif à dire. Je revenais à la maison, proche de la famille. Tu retombes dans tes pantoufles.

Et j’ai eu une bonne saison à Montréal, on a fait les séries facilement. L’Avalanche a aussi fait les séries, même si ce fut difficile en première ronde contre Vancouver, avant de très bien jouer et de gagner la Coupe. Nous, on a perdu au premier tour, en six contre Rangers.

« Plein de gens, malheureusement, disaient ou prétendaient que les meilleures années [de Patrick Roy, étaient derrière lui, qu’il n’était pas fini, mais que ce n’était plus le gardien que c’était.»

Si j’étais Pierre Lacroix, je ferais de nouveau l’échange demain matin. L’Avalanche était rendu là, l’équipe était due pour gagner. C’est plate pour Stéphane Fiset, qui était le numéro un, et ce fut un des grands perdants de cette transaction. Peut-être qu’il aurait gagné la Coupe, on ne le saura jamais. C’était un méchant bon gardien.

L’Avalanche a gagné une deuxième coupe en 2001, et l’histoire est ce qu’elle est. Et le swing de l’opinion publique a changé. La perception des gens à propos de l’échange a changé.

Après quelques années à Montréal, je trouvais que le mood collectif était devenu lourd à vivre, pour un paquet de raisons. J’ai demandé une transaction. Ce n’était pas vrai que j’allais endurer ça pendant 15 ans. Je suis capable d’en prendre, mais là...

Je me suis retrouvé, à 23 ans, à Chicago. À l’époque, la LNH a souligné le fait que je devenais le cinquième plus jeune gardien de l’histoire à atteindre le plateau des 100 victoires en carrière après Tom Barrasso et trois autres gardiens.  Je n’étais pas vraiment du genre à suivre les statistiques de près, mais quand les Blackhawks ont souligné cet élément, ça m’avait surpris et j’avais ressenti une grande fierté par rapport au chemin parcouru à ce moment.

À 23 ans, j’en ai vécu beaucoup, en peu de temps. Et un peu plus tard, je suis devenu le quatrième gardien des Hawks pour le plus grand nombre de victoires (je me suis fait dépasser par Corey Crawford). Les Hawks, ce n’est pas une équipe d’expansion, ils font partie du Original Six. J’étais après Glenn Hall, Tony Esposito et Ed Belfour. Quand même!

J’étais mûr à Chicago. J’étais premier dans la LNH, à 27 ans, pour le pourcentage d’efficacité. Comme gardien, on n’atteint pas notre pleine maturité à 22 ans. À tous les points de vue, j’étais arrivé à maturité à Chicago. Mais c’est là que j’ai commencé à avoir de sérieux problèmes aux hanches, à cause du style papillon.


« Ça n’a pas été parfait. Je n’ai pas été parfait. Mais il n’y a pas un matin que je me lève en me disant que je n’ai pas tout donné lors de mon passage à Montréal. J’ai tout laissé sur la table. »
Jocelyn Thibault
«Je suis devenu un meilleur gardien de but et une meilleure personne, grâce à mon passage à Montréal.»

Les comparaisons avec Patrick, à la suite de cet échange, doivent être prises dans cette perspective. J’ai passé trois saisons complètes à Montréal. On n’a jamais manqué les séries. Ça n’a pas été parfait. Je n’ai pas été parfait. Mais il n’y a pas un matin que je me lève en me disant que je n’ai pas tout donné lors de mon passage à Montréal. J’ai tout laissé sur la table. Pour les matchs, les entraînements. François Allaire, Roland Melançon, Benoît Allaire, peuvent en témoigner. Je progressais.

L’adversité est l’un des plus beaux cadeaux qu’on peut avoir. Je suis devenu un meilleur gardien de but et une meilleure personne, grâce à mon passage à Montréal. Quand la tempête pogne, je retourne à mon rôle de gardien. J’ai une capacité de résilience très importante, de par ce parcours. Jamais je vais regretter ce passage à Montréal.

Propos recueillis et mis en forme par Sébastien Lajoie, La Tribune