En entrevue à la radio cette semaine, on me posait systématiquement la question. Allons-y tout de go : l’exceptionnel réalisateur Xavier Dolan devra attendre pour compléter son triplé.

Xavier Dolan a-t-il une chance pour la Palme d’or?

CANNES — Xavier Dolan est reparti couronné à ses deux premières présences en compétition. Le Prix du jury 2014 pour «Mommy» (qui méritait mieux) et le Grand prix 2016 pour «Juste la fin du monde». Après l’équivalent du bronze et de l’argent, la Palme d’or représente l’étape logique. A-t-il une chance?

Je le constate aisément sur les réseaux sociaux et dans les réactions de nos lecteurs : l’intérêt au pays est décuplé lorsqu’un Québécois est en lice pour la compétition. Voire présent à Un certain regard, comme Monia Chokri cette année pour La femme de mon frère, ou encore dans une section parallèle.

En entrevue à la radio cette semaine, on me posait systématiquement la question. Allons-y tout de go : l’exceptionnel réalisateur devra attendre pour compléter son triplé.

Je serai le premier heureux si je me trompe. Sauf que la compétition me semble tout simplement trop forte cette année pour Matthias & Maxime, œuvre moins retentissante, dense et originale que Mommy ou Tom à la ferme (2013).

Certes, chaque jury a sa dynamique, d’une nature insondable. Mais celui de cette 72e édition est formé de cinéastes exceptionnels, à commencer par son président Alejandro González Iñárritu (prix de la mise en scène ici pour Amours chiennes).

Quatre autres de ses membres ont remporté un prix sur la Croisette : Alice Rohrwacher (Grand prix pour Les merveilles et du scénario pour Heureux comme Lazarro); Robin Campillo (Grand prix pour 120 battements par minute); Yorgos Lanthimos (du jury pour Le homard et du scénario pour Mise à mort du cerf sacré) et Pawel Pawlikowski (de la mise en scène pour Guerre froide). Ils ont aussi en commun de faire des longs métrages avec une portée sociale.

Dans ce contexte, je les vois plus couronner un long métrage qui combine les deux. Une vie cachée de Terrence Malick, lui qui a enlevé la Palme d’or en 2011 avec L’arbre de la vie, dont la superbe mise en scène magnifie son propos sur le fascisme à un questionnement sur la foi. Ou bien le brillant Parasite de Bong Joon-ho, qui illustre avec sa virtuosité coutumière l’écart grandissant entre les riches et les pauvres. Ou le puissant Les Misérables de Ladj Ly, sur le même sujet.

Il ne faudrait pas déclasser Sorry We Missed You de Ken Loach, sur le capitalisme sauvage. Un point de vue humaniste et touchant, mais une mise en scène plus aride. Tous ces films seraient évidemment de bons candidats pour le Grand prix et un Prix du jury le cas échéant.

Quoique dans ce dernier cas de figure, ses membres pourraient être tentés de récompenser un long métrage qui aborde les questions d’identité sexuelle : le lumineux Portrait de la jeune femme en feu de Céline Sciamma ou l’introspectif Douleur et gloire de Pedro Almodóvar.

Et Tarantino là-dedans? Il était une fois à Hollywood est un candidat parfait pour le Prix de la mise en scène en raison de son époustouflante réalisation, mais aussi pour ses nombreux pastiches de film.

On aura compris qu’après une édition plus faible l’an passé, le calibre de cette année est fort relevé. Les ténors du 7e art n’étaient pas là seulement en raison de leur réputation. Et sans faire l’unanimité, aucun film n’a polarisé la critique comme souvent.

Le tapis rouge a aussi pu accueillir son lot de vedettes, avec le glamour qui vient avec, dès l’ouverture avec le Jarmusch puis avec Rocketman, qui a permis à Elton John de monter les marches. Évidemment, ce n’était que de la petite bière comparé au délire provoqué par la présence de Brad Pitt et Leonardo DiCaprio, rôles principaux du Tarantino.

Je les verrais bien repartir avec un prix d’interprétation conjoint — ils sont excellents. Autre vedette, autre candidat sérieux : Antonio Banderas, convaincant alter ego d’Almodóvar. Il ne faudrait pas oublier August Diehl, formidable dans Une vie cachée, ni Roschdy Zem, saisissant dans Roubaix.

Du côté féminin, il y a moins de rôles marquants — un manque dans les films en compétition. Logiquement, la forte composition d’Adèle Heanel et, dans une moindre mesure, celle de sa vis-à-vis Noémie Merlant, dans Portrait de la jeune fille en feu, me semble incontournable. Tout comme Virginie Efira, absolument admirable dans Sybil. Isabelle Huppert? Elle a déjà gagné deux fois ici et sa performance dans Frankie, bien que très bonne, n’est pas inoubliable.

On verra bien samedi soir (à partir de 14h au Québec). Je vous tiens au courant.

On a vu

Sorry We Missed You

Ken Loach

****

Une vie cachée

Terrence Malick

****

Il était une fois à Hollywood

Quentin Tarantino

*** 1/2

Le jeune Ahmed

Jean-Pierre et Luc Dardenne

*** 1/2

Les Misérables

Ladj Ly

*** 1/2

Matthias & Maxime

Xavier Dolan

*** 1/2

Parasite

Bong Joon-ho

*** 1/2

Roubaix, une lumière

Arnaud Desplechin

*** 1/2

Sybil
Justine Triet
*** 1/2

Bacurau

Kleber Mendonça Filho et Juliano Dornelles

***

Le lac aux oiseaux sauvages

Diao Yinan

***

Le traître

Marco Bellochio

***

Portrait de la jeune fille en feu

Céline Sciamma

***

The Dead Don’t Die

Jim Jarmusch

***

It Must Be Heaven
Elia Suleiman
***

Atlantique

Mati Diop

** 1/2

Douleur et gloire

Pedro Almodóvar

** 1/2

La Gomera

Corneliu Porumboiu

** 1/2

Little Joe

Jessica Hausner

** 1/2

Frankie

Ira Sachs

**

Mektoub, My Love : Intermezzo

Abdellatif Kechiche

*

Les frais de ce reportage sont payés en partie par le Festival de Cannes.