Le long de corridors à peine moins étroits que l’étaient sans doute les tranchées, le visiteur avance au rythme des troupes. c’est-à-dire lentement, presque au jour le jour.

Visite de «Victoire 1918 – 100 derniers jours» au Musée canadien de la guerre

À l’occasion du centenaire de la fin de la Première Guerre mondiale, le Musée canadien de la guerre (MCG) lève un voile sur le rôle névralgique des troupes canadiennes durant les tout derniers assauts du conflit.

Intitulée Victoire 1918 – 100 derniers jours, la nouvelle exposition du MCG offre une perspective aussi touchante qu’intéressante sur « la campagne des 100 jours », cette succession d’âpres batailles au cours de laquelle les militaires canadiens ont réussi des percées stratégiques de première importance sur le front Ouest...

Cette pénible avancée – qui s’étale du 8 août au 11 novembre 1918 – aura toutefois été particulièrement meurtrière. Pour ces seuls 100 jours, le bilan s’élèvera à 45 000 pertes, parmi les hommes et les femmes portant l’uniforme canadien (une petite section est consacrée au corps infirmier, constitué de quelque 3000 personnes).

Un chiffre encore plus éloquent quand on songe au fait que ces 45 000 morts représentent 20 % des pertes canadiennes durant l’ensemble du conflit, fait valoir l’un des deux co-conservateurs de cette exposition, l’historien Jack Granatstein.

Victoire 1918 aborde évidemment la dimension héroïque et l’aspect stratégique de cette percée canadienne qui aura permis d’arracher à l’ennemi les villes d’Amiens, puis Arras, Cambrai et Mons, « la dernière poussée »... et qui aura ainsi largement contribué à la déroute des troupes allemandes. Mais l’exposition ne se trompe pas de cible, et déroule, au-delà des exemples de bravoure et d’organisation, un véritable « récit de sacrifice et de perte », poursuit-il.

Celui qui l’épaule dans sa tâche de co-conservateur, c’est l’historien Tim Cook. Pour qui cette « émouvante » exposition ne cache rien de la « cruelle vérité » de cette victoire. « Ça parle du fait de tuer et d’être tué », en plongeant tant dans « l’angoisse des combats » que dans les « larmes versées » des familles endeuillées.

La plupart des Canadiens, se désole M. Granatstein, « ne savent pratiquement rien » de cette période-clef durant laquelle les troupes canadiennes ont su s’illustrer sous le commandement de Arthur Currie. Et c’est grâce à lui que les soldats canadiens ont obtenu leur réputation de « troupes de choc » très compétentes... et gagné l’estime de la British Expeditionary Force (sous l’autorité martiale de qui était placé Currie), retrace l’historienne Kathryn Lyons.

À ce chapitre, la dernière section (Retour au Canada) de l’exposition parachève très ouvertement la réhabilitation du lieutenant-général Currie, dont la population canadienne a longtemps conservé un portrait amer. Au sortir de la guerre, l’officier fut perçu comme le grand responsable de ces pertes de vies humaines, convient-elle. Currie finira par gagner un procès en diffamation lié à sa responsabilité durant cette période, souligne le MCG.

Parcours immersif

Après une présentation sommaire du corps canadien – 100 000 soldats et 20 000 chevaux – Victoire 1918 propose un périple qui se veut à la fois chronologique et immersif.

Le long de corridors à peine moins étroits que l’étaient sans doute les tranchées, le visiteur avance au rythme des troupes, c’est-à-dire lentement, presque au jour le jour. Les sections vont de ville en ville, mais chaque bout de terrain se gagne dans le sang et la fureur, à raison de quelques dizaines de km conquis à la fois.

Le parcours est « jonché » de quelque 80 artefacts – cartes et détails stratégiques, armes et équipement, médailles militaires et lettres du front – et de quelques films vidéo éloquents. La déambulation est parfois baignée de « paysages sonores » (rafales de mitrailleuses qui sifflent et autres bruits d’explosions suggérant la proximité des combats) qui enrichissent l’expérience en sourdine.

On avance donc lentement, mais pas « péniblement », avec l’impression diffuse d’accompagner sur le terrain les soldats – dont on découvrira d’ailleurs quelques portraits au passage. Ceux des principaux chefs d’état-major, pour commencer. Mais surtout les portraits de ceux qui y ont donné leur vie, ou une partie de leur intégrité physique.

Comment ne pas se recueillir devant la photo d’Henry Norwest, ce tireur d’élite d’origine crie, décoré de la médaille militaire et tombé au combat à Amiens ? Comment ne pas se laisser émouvoir par le destin tragique de George Price, parti pour une mission de patrouille le 11 novembre, et fauché par une balle à 9 h... alors que le cessez-le-feu (l’Armistice) était annoncé pour le 11/11 à 11 h. Les résidents du quartier Vanier seront sans doute heureux de tomber, au détour de l’exposition, sur l’espace consacré au major Georges Philéas Vanier, qui laissa sa jambe droite durant un assaut mené à Cherisy, le 28 août 1918.

Le risque et son coût

De fil en aiguille, le visiteur sera témoin du dévouement des uns ou du sacrifice des autres. Grâce à la magie de la vidéo, il aura peut-être même l’illusion d’être au cœur de l’action, en assistant notamment à l’élaboration d’un plan d’attaque crucial, depuis le QG où Currie et ses officiers, autour d’une grande carte militaire, planifient leur stratégie tout en cherchant à recouper certaines informations – celles obtenues par reconnaissance aérienne et celles qui remontent depuis le terrain.

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L'EXPO EN BREF

Une alliance avec l'ONF

L'ambitieuse exposition Victoire 1918 – 100 derniers jours a signé une « alliance » avec l’Office national du film, qui présente ici trois courts-métrages spécialement conçus pour le MCG, à partir de rarissimes images d’archives restaurées. Dont ce renversant Dilemme de Currie, mentionné plus haut. Le film illustre le pari d’attaquer en avançant de façon fulgurante, tout en érigeant des ponts de fortune, afin d’atteindre Cambrai sans donner aux troupes allemandes le temps de réagir. Un pari risqué, et coûteux...

Dans la même veine, un atelier offre la possibilité de jouer à Commandement et conséquences, un jeu de planification tactique développé par le MCG, qui entend donner aux joueurs une idée du coût et des sacrifices qu’impliquent certaines victoires.

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Activités connexes

Le centenaire de l’Armistice et le jour du Souvenir seront célébrés au MCG à travers diverses activités connexes, dont une commémoration musicale (3 novembre à 19 h), la visite de l’auteur Jacques Goldsyn, qui viendra lire son roman jeunesse Jules et Jim le 8 novembre à 18 h ; une conférence de Tim Cook sur l’héritage de la Première Guerre mondiale au Canada (donnée le 8 novembre à 19 h 30) ainsi qu’une autre série de conférences sur le même sujet, les 17, 18 et 19 janvier.

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POUR Y ALLER

Quand : Jusqu’au 31 mars 2019

Où : Musée canadien de la guerre

Renseignements : museedelaguerre.ca ; 819-776-7000