Genevieve Leclerc s’installe à la Ferme Rouge, le temps d’un spectacle à guichets fermés composé de chansons francophones.

Une histoire d’amour et de compulsion

Geneviève Leclerc passera la soirée de la Saint-Valentin à la Ferme Rouge. Elle y partagera les chansons qui composent la trame d’Avec le temps, un spectacle inédit, et 100 % francophone, que la Gatinoise tenait à présenter en primeur dans son bercail.

Derrière ce titre, le mélomane reconnaîtra facilement le clin d’œil à Léo Ferré. Signe que ce spectacle n’est peut-être pas aussi romantique que ne le laisse supposer la date du 14 février.

« Avec le temps, c’est l’une des plus grandes chansons du répertoire francophone ; c’est un monument », énonce d’emblée l’interprète gatinoise qui avait failli l’endisquer, l’an dernier, quand elle a enregistré Porfolio.

Le texte de Ferré est une puissante illustration de « l’incroyable résilience de l’être humain », poursuit Geneviève Leclerc, en évoquant le visage de sa mère, qui retrouve lentement la force de sourire, malgré la mort de son garçon — Daniel, le frère de Geneviève — survenue en novembre 2016. « Ça dit tout : avec le temps, tout finit par passer... »

« Même si beaucoup de gens peuvent penser que c’est une toune triste, non, pas du tout ! Et je trouve ça beau, l’espèce de sourire qu’a Ferré, à la fin du vidéo, quand il dit ‘avec le temps, on n’aime plus’. Il y a comme une sorte d’ironie. Parce qu’en réalité, tu te rappelles toujours des grandes blessures ».

Cette chanson constitue l’une des pierres angulaires d’un spectacle qui « racontera une histoire », au fil de chansons comme Ma gueule (signée Johnny), Le parc Belmont (de Diane Dufresne), Non, je ne regrette rien (d’Édith Piaf), ou encore Les moulins de mon cœur de Michel Legrand... hommage obligé à ce grand compositeur au côté duquel elle a chanté l’an dernier une poignée de chansons, dont Les parapluies de Cherbourg, lors d’un concert en Russie où elle remplaçait au pied levé la chanteuse Maurane. Il a quitté la Gatinoise en la couvrant de fleurs, se souvient-elle.

Avec le temps, ce sont donc des mélodies classiques, 100 % « rétro, mais livrées avec un spin récent ».

Profitant de ce que les arrangements d’une chanson ont vieilli, où sont tout simplement marqués par leur époque, l’interprète s’amuse d’habitude à « amener les chansons ‘ailleurs’, en faire autre chose ».

Sans sourciller, Geneviève Leclerc passera ainsi à la moulinette C’est trop facile de Julie Harel ou Padam de Piaf, lors de son passage à la Ferme Rouge. Dans le cas de Ferré, l’exercice de relecture lui semblait impossible. Ce serait presque la trahir, laisse-t-elle entendre en évoquant la quasi-perfection « des arrangements dépouillés, presque comme des gouttes d’eau ». Il n’y a guère que la voix a capella pour rendre justice à un texte pareil, observe celle qui se présentera sur scène en formule piano-voix, simplement accompagnée du pianiste Nick Burgess.

Passion dévorante
« J’aime les relectures épurées. Dans les années 70, il y avait vraiment beaucoup trop d’accords. »

Avec le temps « n’est pas tout à fait du théâtre musical, mais il y a une histoire » qui se dessine au fil des chansons. Comprendre : une histoire d’amour. Qui s’avérera plus tragique que romantique. Car si on débute en douceur et de façon classique, dans les bras d’« une fille qui rencontre l’amour de sa vie », la passion viendra compliquer la relation, à mesure que « la fille va devenir un peu obsessive-compulsive » et jalouse.

Cette courbe narrative lui permet de s’approprier Quand tu dors, de Barbara... dans une version que ne reconnaîtront pas forcément les fans de la « Dame en Noir », Geneviève Leclerc s’étant davantage inspirée de la version défendue par la Hollandaise Wende (Snijders), qui « n’a rien à voir ».

La chanson de Barbara vient avec un ultime couplet « un peu plus trash », que Barbara elle-même ne chantait pas systématiquement, signale au passage la Gatinoise... qui ne se gênera pas pour poursuivre la chanson jusqu’à son inquiétante finale. « Ça ne va pas du tout dans sa tête, mais c’est beau, quand tu mets [cette folie] en mots. »

Mais à la fin de ce dérapage amoureux, l’histoire se termine bien, précise l’interprète.

À Gatineau, le spectacle sera bonifié de quelques extraits de l’album Portfolio. Il y aura beaucoup de proches et de parenté, parmi le public. « Ça me fait plus peur de chanter devant les amis et la famille que de me retrouver sur scène avec Michel Legrand, même si ses harmonies sont complexes, et qu’on ne s’était jamais pratiqués ensemble avant... »

Et puis, « j’ai peur de perdre mon monde, rit-elle. Si je ne leur fais que Avec le temps, ils vont me trouver un peu intense. Ça dure une heure et quart, et je ne parle pratiquement pas... »

C’est-à-dire qu’elle ne parle pas d’elle, contrairement à ce qu’elle fait avec la version scénique de Portfolio — dont la tournée n’est pas terminée.

Avec le temps sera ponctué de « citations » (elle mentionne un texte poétique de Jean Cocteau conjuguant le verbe aimer) ou de chansons narrées, plutôt que chantées. Il s’agit donc d’un spectacle « très théâtral », dans lequel Geneviève Leclerc s’efface au profit de la personnalité ou la sensibilité de son personnage. Pas par pudeur, mais bien par souci artistique et pour veiller au rythme.

La chanteuse s’est fait un nom au travers de l’émission La Voix (où sa version de Je suis malade avait bouleversé le public autant que son coach Marc Dupré), mais Geneviève Leclerc défend divers personnages depuis des années, à travers une multitude de comédies musicales.

Avec le temps est présenté à guichets fermés. Le spectacle sera offert deux fois à la Place des arts, à Montréal. Une tournée est envisagée, à l’issue de celle de Portfolio, qui se prolonge jusqu’en septembre.