« Je ne voulais pas que mes opinions personnelles rentrent en conflit avec le film, parce que je trouve que c’est un très beau poème », souligne Samian.

«Un beau poème» sur le métissage canadien

Samian trouve dans Hochelaga, terre des âmes son premier grand rôle au cinéma.

Le rappeur – qu’on a déjà pu voir au grand écran dans Chasse-Galerie : la légende, Roche, papier, ciseaux ou Scratch (ainsi que dans Blue Moon, à la télé) n’a pas eu besoin d’auditionner : le réalisateur François Girard lui a « offert le rôle sur un plateau d’argent ». 

« On est allé prendre un café, et il m’a dit : ‘Je veux que ce soit un métis qui interprète Baptiste’. Comme je partais en vacances, il m’a simplement dit ‘je te donne un devoir : regarde Le Violon Rouge, et tu vas comprendre dans quel genre de film on s’embarque, le côté choral et historique’. J’avoue que je l’avais pas vu... j’ai découvert toute son œuvre dans la dernière année. Et maintenant, je trippe. »

Le film intègre une dose appréciable de spiritualité autochtone à ce récit qui plonge dans le temps, jusqu’à 750 ans en arrière, à l’endroit précis où la forêt a vu naître le village d’Hochelaga puis les palissades de Ville-Marie, où se dresse aujourd’hui le cœur de Montréal. 

Dès la lecture du scénario, « j’ai eu un très grand coup de cœur. Je me suis dit : ‘Enfin ! Quelqu’un ose s’attaquer à un sujet aussi délicat, avec un projet aussi ambitieux et autant de moyens’ », lâche Samian en rappelant que le film a bénéficié d’un budget de plus de 15 millions $. 

« C’est pas tout le monde qui va trouver l’angle [adéquat] pour parler des Premières Nations. Souvent, ça vient avec une critique ou une controverse. François, lui, l’a fait avec énormément de respect, beaucoup de délicatesse », poursuit le comédien d’ascendance algonquine, qui a grandi dans la réserve de Pikogan, près d’Amos, en Abitibi.

Samian se réjouit de la minutie historique et anthropologique dont a fait preuve la production. Plusieurs archéologues et historiens – dont Roland Tremblay et Serge Bouchard, mentionne-t-il au passage – ont participé au projet à titre de consultants. 

Le mythe de la réconciliation

Au fil de ses albums et de ses interventions dans les écoles, Samian a toujours défendu la lutte des Amérindiens vers une plus grande reconnaissance. Alors, bien qu’il soit très heureux d’avoir défendu « la vision du réalisateur », c’est-à-dire de n’avoir pas contaminé son personnage – un jeune archéologue « introverti, un peu ermite » – par son vécu, sa « sensibilité » ou son « aisance » à s’adresser à une foule, le chanteur et comédien tient à garder ses distances vis-à-vis de « l’aspect fictionnel » du scénario. 

Dans Hochelaga, François Girard donne une image assez rose du Canada contemporain, terre de toutes les cohabitations harmonieuses, et espace de réconciliation entre les différentes communautés – anglos, francos, autochtones et immigrants récents – qui composent le pays en le métissant. Image qui ne correspond pas vraiment à la vision qu’a Samian de son pays.

« Je ne voulais pas que mes opinions personnelles rentrent en conflit avec le film, parce que je trouve que c’est un très beau poème. François a très bien jonglé avec l’image, la musique, le rythme, et je trouve ça magnifique. [...] Mais après, quand j’entends le milieu politique et les journalistes dire que c’est le film de la réconciliation, ça je trouve ça difficile... Non ! Stop ! On arrête. Il n’y en a pas, de réconciliation. Ça n’existe pas. On n’est pas rendus là ! » martèle-t-il.

Les gens oublient que « le régime de l’apartheid, en Afrique du Sud, s’est inspiré de la Loi sur les Indiens – qui est encore en vigueur aujourd’hui, après 142 ans... alors que le Canada vient de célébrer son 150e anniversaire [en 2017]. L’écart n’est quand même pas énorme ! » 

La réconciliation entre l’état canadien et les Premiers Peuples ne sera pas envisageable « tant et aussi longtemps qu’il n’y aura pas un véritable dialogue de nation à nation, alors que la loi sur les Indiens fait en sorte qu’on est considérés comme des ‘mineurs’ [la loi accorde aux populations autochtones un statut de mise sous tutelle]. Ce dialogue [d’égal à égal], c’est ce que [le premier ministre Justin] Trudeau avait promis durant sa campagne électorale... ce n’est pas encore arrivé. On attend toujours », regrette-t-il. « J’ai hâte de voir. Ce jour-là, probablement que les choses vont changer. »

N’empêche. Aux yeux de Samian, le film de François Girard demeure « une reconnaissance, une première prise de conscience » interculturelle. « Et c’est un voyage à travers notre histoire, qui est autant celle des Premières Nations que celle des Québécois et de tous les immigrants. » 

Parce qu’au fil des saynètes historiques qui s’intercalent entre les séquences du Prophète (les plus « anciennes », dans la chronologie du film) et les scènes, ancrées dans le présent, que joue Samian, « on le voit, le métissage » progressif, fait valoir le comédien. « On est dans une fiction... mais qui frôle quand même la réalité. »