Tomas Jensen

Tomas Jensen au pays des songes

Tomas Jensen fera paraître le 20 mars Les rêves sont faits, son 13e album en carrière (le 7e à son nom, mais il faut lui créditer trois disques avec les Faux Monnayeurs, un autre sous la bannière Hombre, et un dernier signé Les Deux).

Un disque particulièrement copieux – il est composé de 18 pistes déclinées comme « un voyage, on ne sait pas trop vers quoi, mais un voyage quand même », rigole au bout du fil le Québécois argentin qui a ponctué l’odyssée d’extraits sonores enregistrés au fil de ses nombreux voyages des 12 dernières années.

Et un disque particulièrement éclectique. Tomas Jensen y danse à tous les râteliers, rebondissant entre douceur et énervement, glissant de la cumbia au folk nord-américain en passant par des chœurs aussi volumineux qu’étranges, saluant ici une grand-mère et là l’océan, tout en alternant entre les langues (le français, l’anglais et l’espagnol).

Bref, un album « complètement libre ». Au ton souvent aigre-doux, mais aux textes toujours songés. Car, finalement, c’est au pays des songes de Jensen que l’auditeur voyage, dans Les rêves sont faits.

« C’est sûr que ce disque, avec ses 18 tounes et sa durée de quasiment une heure, c’est un peu à contre-courant de tout ce qui se fait en ce moment, alors que tout le monde sort des ep », rigole l’auteur-compositeur-interprète.

On cherche avec lui le fil conducteur de l’album. Pas longtemps. Les chemins qu’a pris Jensen sont ceux de la « liberté ». La thématique de l’eau — mer, amertume, pluie, Sirènes, etc. — imbibe nombre de chansons, mais Tomas Jensen jure que « c’était inconscient », et qu’il ne s’en est rendu compte qu’une fois l’album complété.

Les sons du monde

« Le seul lien, c’est moi. Ça correspond simplement à toutes les choses que j’aime, tout ce que j’écoute, toutes mes inspirations rassemblées dans un seul truc », expose le musicien. Cette fois, Tomas Jensen ne s’est pas contenté de composer : il a aussi signé « tous les arrangements » des pièces (alors qu’auparavant il préférait déléguer cette tâche à ses musiciens), ce qui donne au disque sa « cohérence ».

Et il a lui-même réalisé l’album — à l’exception de quatre morceaux, confiés à son « grand ami Paul Cargnello », avec qui il « n’avait jamais eu vraiment la chance de travailler ».

Si l’album a des allures de baladodiffusion, c’est que le périple musical est ponctué de toutes sortes de sons d’ambiance. Le musicien s’est amusé à bidouiller des transitions très soignées, à partir de vieux enregistrements. « Je vois cet album comme un long métrage. Le fil à coudre qui me permet de rapiécer les chansons ensemble, ce sont les transitions que j’ai [conçues] en me servant des enregistrements que j’ai accumulés au fil du temps. »

« J’enregistrais des ambiances et des sons tout le temps, quand je suis arrivé au Québec et à l’époque où j’étais avec Les Faux-Monnayeurs, et même en solo, après. Il y avait des choses intéressantes, et d’autres moins. Le jour où je suis arrivé à Montréal, je me souviens d’avoir enregistré les voitures qui passaient sur la rue St-Denis. Je ne savais pas ce que j’allais faire de tout ça, mais je savais que je m’en servirais un jour. Voilà, ç’a servi ! »

Hurlements de coyotes canadiens ou pépiements d’oiseaux du Mexique, clapotis de vagues ou bruits de la vie quotidienne, ces sons artistiquement retouchés « permettent de passer facilement d’une chanson à l’autre, même si elles sont très différentes ».

Influences folk

« L’album a un côté plus nord-américain, une influence folk-rock qui était peu présente, dans ce que je faisais avant », constate Tomas Jensen, qui, au détour du disque, sur la chanson « Le fil », se permet un gros clin d’œil déférent à Jean Leloup. Il a même dans ses tiroirs une toune intitulée Jean Leloup, mais il n’a pas osé l’endisquer...

De ses nouvelles chansons, il se dégage une sorte de légèreté, voire d’« immédiateté » malgré l’exotisme (relatif) des sonorités. « Même si on passe par plein de trucs différents, il y a moins d’exercices de styles. J’y suis allé très [instinctivement], avec ce qui me plaisait et ce qui venait, en puisant à fond mes influences, sans trop réfléchir, sans me brider ni chercher à savoir si ça plairait ou pas. »

Il a « complètement assumé » ses « excentricités sonores », tant les expérimentations electros que « les arrangements pas très radiophoniques » qu’il propose.

<em>Les rêves sont faits</em>, par Tomas Jensen

Lancement et tournée

Tomas Jensen lancera son nouvel album au Grand Théâtre de Québec le 18 mars, à Montréal le lendemain, et à North Hatley le 27. Une tournée est prévue pour l’automne, en compagnie de Blaise Margail (trombone et claviers), de Némo Venba (batterie et trompette), et de Karèya Audet (basse et chant).

« Transformer cet album en live, ça va être pas évident. Je [n’ai pas les moyens de] tourner avec un chœur de 70 personnes. On va devoir enlever des choses et faire des choix déchirants. »

Sa seule certitude, c’est qu’il faudra « suivre le même déroulé que le disque, modifier quelques ambiances, au besoin, mais conserver le squelette. » Respecter l’ordre des chansons, « je n’ai jamais fait ça avant dans mes spectacles. Mais là, c’est un peu nécessaire. Ce n’est pas un album-concept, mais pas loin », confie Tomas Jensen.

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En famille

Plusieurs fidèles collaborateurs se retrouvent encore à ses côtés — dont Némo Venba, complice de l’époque Faux-Monnayeurs — mais Tomas Jensen a profité de ce disque pour travailler en famille. Ses deux filles, Avril et Clara, adolescentes aujourd’hui multi-instrumentistes, sont venues l’épauler sur ce chemin de Rêves, manipulant ici le piano, là la guitare ou le ukulélé.

« La première chanson de l’album, Faits en verre, est dédiée à mes filles : ça parle d’elles et d’écologie. Le côté aquatique du disque est lié à l’environnement, au climat », ajoute le chanteur connu pour son regard et ses rêves altermondialistes.

Sa conjointe, Karèya Audet, chanteuse lyrique et musicienne électro-ambient, a posé sa voix (parfois « dupliquée 50 fois » afin de reconstituer un chœur de 100 personnes à partir de trois voix), en plus de tenir un « rôle de conseillère artistique ». On peut aussi y entendre des ondes Martenot... jouées par sa belle-mère, Suzanne Binet-Audet. « Des ondes Martenot, il y en a plein, surtout dans Les Sirènes et Vingt mille lieues, mais c’est parfois dur à identifier, on dirait un violoncelle »)...

Il a aussi invité Los Pacos, un groupe de musique latino lui aussi basé en Estrie, et qui avait pris l’habitude de reprendre des chansons de Jensen, à collaborer avec lui sur ce disque.

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Rêver vert 

Le titre « Les rêves sont faits » est une allusion à « Les jeux sont faits »... formule souvent suivie par « rien ne va plus ! » À l’approche de la cinquantaine, Tomas Jensen nage-t-il en pleine désillusion ?

« J’ai perdu zéro espoir ! Peut-être parce que j’ai des filles très impliquées et très intelligentes. Je les ai accompagnées à des manifs d’Extinction Rebellion. »

« Rêver, c’est encore plus important dans des périodes de crise — et en ce moment, on vit une sérieuse crise climatique. »

« Le rêve collectif de ma génération, c’était l’altermondialisme — un rêve social, en réponse à la mondialisation. La génération de mes filles, il faut qu’elle rêve, mais on dirait que les adolescents ont été rappelés à la réalité, ou en tout cas confrontés à des choses très concrètes » qui les mettent face à l’urgence d’agir, sans leur laisser le temps de rêver de plus belles utopies.

« Les décisions pour contrer ça sont politiques, mais le problème, lui, ne dépend pas de la politique. Le climat, c’est un phénomène naturel, et ils et elles sont pris avec », analyse-t-il, avant de se demander si les rêves ne sont pas, finalement, Faits en verre, à l’image des humains de la chanson qui ouvre l’album.